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Inondations: Shexian 歙县, zone sinistrée.

Inondations: Shexian 歙县, zone sinistrée.

Par Marion Venus, collaboratrice à EIR et étudiante à l’ESIT.

Depuis le mois de juin, le Sud de la Chine connaît des précipitations estivales d’une intensité rare. Rivières et réservoirs débordent, les inondations se multiplient. Au 12 juillet, plus de 30 millions d’habitants de 27 provinces étaient affectés, au moins 140 personnes étaient décédées ou portées disparues, 1,7 millions de personnes avaient été évacuées et 2,6 millions hectares de terres agricoles détruits. Les pertes économiques étaient estimées à près de 62 milliards de yuans. 

Face à la catastrophe, le gouvernement se veut intransigeant. Le président Xi Jinping appelle les comités et gouvernements de tous niveaux à “prendre leurs responsabilités et faire preuve de courage” et “à tout mettre en oeuvre pour assurer la sécurité des personnes et des biens”. Ceux qui manqueraient à leur devoir, désobéiraient aux ordres ou tenteraient d’échapper à leurs responsabilités feront l’objet d’une enquête et de sanctions sévères, “conformément aux dispositions de la loi”. 

Mais pour beaucoup, il est déjà trop tard. Le 15 juillet, la revue 中国新闻周刊 revient sur les inondations qui ont frappé le comté de Shexian (Anhui), et tente de comprendre ce qui a pu mener à une telle catastrophe. 

Le 7 juillet, jour des premières épreuves du gaokao, l’examen national d’entrée à l’université, il est 6 heures du matin quand Chen Dong, un lycéen du comté de Shexian dans l’Anhui, grimpe dans le camion de ses voisins et quitte son quartier du nord de la ville à bord du véhicule haut 3 mètres. Il parvient à traverser le pont ferroviaire, où le niveau de l’eau atteint déjà plus d’un mètre, avant de se faire arrêter par la police de la circulation un peu plus loin, au pont de Lianjiang. Là, il tombe sur un vieillard qui le fait monter dans sa barque. Il est 7 heures et demi quand il finit par pousser les portes de la salle d’examen de l’école secondaire de Shexian, le pantalon complètement trempé. Nombre de ses camarades n’ont pas pu se rendre sur place en raison des inondations. 

Construits entre la fin de la dynastie Yuan et le début de la dynastie Ming et situés en hauteur, les bureaux du gouvernement local se sont transformés en refuge temporaire pour des centaines de lycéens. Parmi eux, certains viennent d’autres comtés et ont passé la nuit dans les hôtels bon marché du quartier pour être certains de pouvoir se rendre au centre d’examen le lendemain, mais la majorité sont issus des écoles du comté. Les épreuves de lettres et d’histoire doivent se dérouler à l’école secondaire N°2, et les épreuves de science et de technologie, à l’école secondaire de Shexian. Le Lianjiang sépare les deux établissements. Un car transporte les candidats depuis l’Est de la ville vers l’école. Au moment de traverser le fleuve, ses occupants s’aperçoivent que l’eau atteint déjà les marches à l’entrée de la vieille ville. Des parents voudraient trouver un chemin pour leurs enfants, avancent d’une dizaine de mètres, mais se retrouvent rapidement avec de l’eau à hauteur de poitrine et n’ont d’autre choix que de rebrousser chemin. 

Certains lycéens, inquiets, se mettent à pleurer. D’autres se plongent dans leurs bouquins. La plupart tentent désespérément de joindre les secours. Ce jour là, entre 7 et 8 heures du matin, le chef des équipes de secours de Huangshan a reçu plus de 300 appels, la majorité provenant de candidats au gaokao et de leurs parents. 

De nombreux examinateurs ne parviennent pas non plus à se rendre aux centres d’examen. Le département de l’éducation tente de mobiliser en urgence des remplaçants dans les écoles du secteur, mais c’est peine perdue. Une vidéo qui circule sur internet montre sept ou huit professeurs entassés à l’avant d’un chariot élévateur, avançant lentement dans les rues inondées. D’après nos informations, il s’agirait d’examinateurs de l’école secondaire N°2. Le chariot élévateur aurait été mis à disposition par le gouvernement et transporté ainsi des dizaines d’examinateurs, jusqu’à ce que la route devienne impraticable aux alentours de 8 heures et demi du matin. 

Dans l’histoire du comté de Shexian, le centre ville n’a été inondé qu’à deux reprises, la première fois en 1969, la seconde en juillet 2020. Selon les déclarations officielles, la ville n’avait pas connue de telles inondations en plus de cinquante ans. 

Une ville à la convergence de quatre rivières

Les précipitations ont commencé la veille à 22 heures ; au petit matin, la pluie était torrentielle. 

La station hydrologique du barrage de Yuliang envoie toutes les demi-heures un relevé ainsi que des prévisions. Le 7 juillet à 0h30, le niveau de l’eau était de 113,08 mètres. A 2h42, il avait atteint 114,6 mètres, dépassant le seuil d’alerte. La rivière avait déjà commencé à déborder. 

A 2h, les membres du Siège pour le contrôle des inondations et les secours en cas de sécheresse de Shexian (歙县防汛抗旱指挥部, ci-après le Siège) se réunissent. Les responsables du Siège, dont le préfet du comté, les sous-préfets et les membres du Bureau des eaux, sont rejoints aux environs de 3h du matin par le Directeur de l’éducation du comté. Déjà, ils savent que l’examen prévu à peine quelques heures plus tard ne pourra peut-être pas avoir lieu. 

A 4 heures du matin, tout le comté passe en alerte inondations de niveau III. 

A 5h, les zones urbaines sont officiellement déclarées en état d’alerte inondation de niveau II. 

Il existe quatre niveaux d’alerte inondation en zone urbaine, le niveau I étant le plus élevé. Un responsable du Siège nous a confié que le niveau II n’avait pas été déclenché depuis 1996, et que même les alertes de niveau III sont rares, le comté faisant en général face à des alertes de niveau IV. 

Aux alentours de 5 heures du matin, le Siège constate que plusieurs routes autour de l’école secondaire N°2 sont menacées par la crue, et décide de sécuriser un accès à l’établissement. Les sous-préfets sont alors envoyés sur le terrain par équipes de deux, afin de mettre en place un itinéraire d’accès. 

Hong Tao, un des membres du Siège, est parti vers le Nord depuis une rue à l’ouest de la ville, jusqu’à rejoindre l’école secondaire N°2. Il nous a raconté qu’à 5h30, cette rue était encore praticable mais que le temps qu’il revienne sur ses pas, elle avait été inondée. Très vite, les membres des différentes équipes parties sur le terrain font savoir qu’aucune route n’est empruntable.

“Nous avons fait tout ce que nous pouvions mais aucune option n’était viable. Le problème, c’est que l’eau montait trop vite, beaucoup de sous-préfets sont sortis pour  tenter de trouver un itinéraire et ne sont pas revenus. C’était impensable”, raconte le responsable du Siège. 

Le niveau de l’eau est effectivement monté très vite. Un chauffeur de taxi ayant quitté son véhicule vers 5h30 a vu l’eau monter jusqu’aux fenêtres de sa voiture en l’espace de 5 minutes. Selon un commerçant du quartier de l’hôpital, l’une des zones les plus sévèrement touchées, l’eau a atteint 1,2 mètres en moins de dix minutes. Les habitants se sont précipités hors de chez eux et se sont jetés dans l’eau. Il était déjà trop tard pour essayer de sauver leurs possessions. 

“L’eau est montée trop vite. Un mètre par heure, on n’avait jamais vu ça”, nous a confié le responsable du Siège. Les habitants non plus n’avaient jamais été témoins d’un phénomène pareil. Sur internet, certains se demandent même si le barrage de Fengle, situé en amont de Shexian, n’aurait pas libéré l’eau de crue sans prévenir les villes en aval, ce qui pourrait expliquer qu’elles soient ainsi prises au dépourvu. Mais d’après nos informations, les vannes du barrage n’ont pas été ouvertes le 7 juillet au matin, seul le trop-plein s’est déversé. 

En effet, afin de garantir la sécurité et éviter que les barrages ne s’effondrent, les réservoirs des barrages sont équipés de déversoirs, sortes de grandes rigoles généralement situées d’un côté du barrage. Lorsque l’eau du réservoir dépasse une certaine hauteur, elle s’évacue en aval par le déversoir. Cet écoulement peut se produire naturellement ou par l’ouverture de vannes. En Chine, la majorité des réservoirs de moyenne et petite taille, dont la fonction principale n’est pas de prévenir les inondations, sont conçus pour se vider naturellement de leur trop-plein d’eau. C’est le cas du barrage de Fengle dont le débit maximal est de 2 060 m3/seconde. 

Chang Xiaotao, membre du comité d’experts du National Disaster Reduction Committee et directeur du Department of Water Hazard Research au China Institute of Water Resources and Hydropower Research (IWHR) explique qu’avec ce genre de système, le trop-plein d’eau se déverse automatiquement si le niveau de l’eau dans le bassin augmente, sans supervision ou intervention humaine. 

Selon le responsable du Siège que nous avons interrogé, l’eau a commencé à s’écouler du bassin de Fengle à 4h42 le matin du 7 juillet. Il précise par ailleurs que le réservoir avait déjà débordé une première fois le 5 juillet, déversant 300 m3 d’eau/seconde vers l’aval, puis à deux reprises le 6 juillet. Ces écoulements n’auraient cependant eu qu’un impact minime sur la situation à Shexian, selon lui, car un débit de 300 m3/seconde fait monter le niveau de l’eau à Yuliang de quelques centimètres tout au plus. 

En réalité, le moment auquel le bassin déverse son trop-plein préoccupe davantage les experts que le débit, et ce en raison de la situation géographique particulière de Shexian. 

Le bassin de Shexian est enserré entre les montagnes Huangshan au nord-ouest, celles de Tianmu au nord-est et celles de Baiji au sud-est. Quatre affluents traversent le comté et convergent au centre de la ville pour former le fleuve Lianjiang, qui ressort ensuite par l’embouchure étroite du barrage de Yuliang avant de se jeter dans le fleuve Xin’an. Il est donc primordial d’éviter que le bassin du barrage de Fengle déverse son trop-plein lorsque les trois autres rivières sont en crue, d’autant plus en cas de fortes pluies, sinon la convergence des quatre rivières devient une menace pour la ville. 

Selon plusieurs hydrologues du Bureau des eaux de Shexian, le barrage de Fengle n’a joué aucun rôle dans les récentes inondations, qui ont été causées par les pluies torrentielles. Entre 22h le 6 juillet et 4h du matin le 7 juillet, de fortes pluies se sont abattues sur les zones en amont des rivières. Ces régions connaissent des pluies continues depuis le mois de juin, leurs sols étaient donc déjà gorgés d’eau et les réservoirs et étangs, remplis, de sorte que le surplus d’eau s’est écoulé directement vers les rivières. 

Dans le Plan 2018 de lutte contre les inondations du comté, il est indiqué qu’en raison de sa situation géographique et de sa topographie, Shexian présente un risque élevé d’inondation en cas de fortes pluies. Les pentes en amont sont raides et engendrent facilement des inondations. “L’eau descend des montagnes, donc ça arrive vite et ça repart vite. Les inondations ne durent jamais plus de trois jours ici”, explique un employé du Bureau des eaux. 

À 8 heures du matin le 7 juillet, l’eau a déjà atteint 118,03 mètres de haut, soit 3,5 mètres au-dessus du seuil d’alerte. 

La plupart des candidats et leurs parents sont coincés chez eux ou sur la route, les quartiers bas de la ville déjà tous envahis par l’eau. 

À la même heure, les bureaux du gouvernement local se retrouvent entourés d’un vaste plan d’eau sur lequel flottent des déchets, des aliments, des voitures. Même un cochon, d’après certains. Les habitants nés après 1970 n’avaient jamais vu une scène pareille. Les plus anciens se rappellent, eux, de l’inondation du 5 juillet 1969 : à l’époque, beaucoup d’habitations étaient en bois, ils avaient vu des poutres tournoyer dans l’eau et des maisons entières se faire emporter. Selon le registre du comté, 88 personnes avaient perdu la vie, et 4 507 maisons, 643 ponts, 3 388 installations hydrauliques et plus de 20 000 hectares de terres agricoles avaient été détruits.

À la station de Yuliang, l’eau atteint son niveau le plus élevé de la journée, soit 118,31 mètres. 

À l’école secondaire N°2, une nouvelle salle d’examen, en hauteur, a été trouvée mais le sol est tout de même couvert d’une fine couche d’eau. 

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L’école N°2 se situe à l’ouest du Lianjiang, sur les terrains bas du nord-ouest de la ville. L’eau a envahi les rues menant à l’établissement. L’école secondaire de Shexian, elle, se trouve sur une colline à l’est de la vieille ville et a été épargnée par la montée des eaux. 

Peu après 9h, Chen Dong est informé que l’examen est repoussé à 9h30, puis que les épreuves de lettres et de mathématiques du matin et de l’après-midi sont annulées et reportées au 9 juillet. Sur 2 207 inscrits, seuls 500 s’étaient présentés. 

Analyse d’une catastrophe

La zone de développement économique de la ville a été la plus sévèrement touchée. Le 10 juillet, la première étape de la remise en état du quartier n’était toujours pas terminée. 

Inaugurée il y a 17 ans, l’unique zone de développement économique de niveau provincial du comté compte 297 entreprises industrielles, principalement dans les domaines de la mécatronique, des nouveaux matériaux, du textile et de la transformation alimentaire. Aujourd’hui, le quartier n’est plus que boue, branchages et cartons. Les ordinateurs et matériaux industriels emportés par les eaux s’entassent sous les arbres, dans un va et vient incessant de chariots élévateurs et de remorques. 

D’après les premiers chiffres fournis par le comté de Shexian le 9 juillet, les dégâts dans la zone de développement sont estimés à 2,16 milliards de yuans, dont plus de 1,98 milliards pour les entreprises. Selon plusieurs dirigeants d’entreprises implantées dans la zone, si les dégâts sont aussi élevés, c’est parce qu’ils n’ont pas été informés de l’évolution de la situation et n’ont donc pu prendre aucune mesure préventive. 

Le responsable du Siège explique que les membres se sont rassemblés à 2 heures du matin, et entre 2 et 4 heures, ont prévenu toutes les parties concernées ; la crue a été trop rapide et imprévisible, il leur a été impossible de prévenir plus tôt. Si plusieurs commerçants et chefs d’entreprises du secteur affirment n’avoir reçu aucune notification, des agents de sécurité nous ont confirmé avoir été prévenus vers 4 heures du matin, alors que l’eau dépassait déjà 1,5 mètres. 

C’est d’ailleurs aux alentours de 4 heures que le responsable des secours de Huangshan est appelé en mission sur la zone de développement. Quand il arrive, un agent de sécurité a de l’eau jusqu’au menton, tandis que d’autres appellent à l’aide, debout sur des tabourets ou accrochés à des fenêtres. 

Une source proche du commandement du Siège nous a confié que depuis la réforme institutionnelle de 2019, la gestion et la coordination de la lutte contre les inondations a été transférée au Siège, un organisme de coordination avec des bureaux situés dans le centre d’intervention d’urgence. Le Bureau des eaux a mis au point depuis plusieurs années une série de mesures d’urgence en cas d’inondation, mais malgré la présence de plusieurs de ses membres à la direction du Siège, celles-ci n’ont pas été suivies. Dans les zones rurales, cependant, l’évacuation s’est faite à temps et les dégâts ont été moins importants qu’en ville : ces zones ont déjà connu des inondations et leurs dirigeants sont plus familiers avec les mesures d’urgence prônées par le Bureau des eaux, qu’il s’agisse d’avertir les habitants en pleine nuit ou d’évacuer biens et personnes. 

A 4 heures du matin, l’eau montait déjà dans de nombreux quartiers de la ville. L’armée dispose d’un haut-parleur spécial mais rien n’a été fait, on n’a pas réveillé les habitants dans la nuit ni même envoyé un SMS à tous les citoyens”, poursuit notre source.  

Chang Xiaotao de l’IWHR confirme que depuis les réformes institutionnelles, il n’y a pas eu de mise au point des relations entre les différents départements qui interviennent en cas d’inondation, ce qui rend complexe la gestion de crise. 

Depuis deux jours, les services d’urgence de tout le pays émettent des avertissements, tout comme les Bureaux des eaux et celui de la météo. Qui devrait être responsable d’émettre les avertissements ? Qui les habitants doivent-ils écouter ? Et comment doivent-ils se préparer ?” interroge Chang Xiaotao. 

Par ailleurs, la supervision ne doit pas se focaliser sur un point précis mais sur toute une zone. Lorsque plusieurs affluents convergent, il est d’autant plus important de connaître la pluviométrie sur tout le territoire en amont.

À Shexian, les stations hydrologiques manquent cruellement : toute la zone urbaine dépend de la seule station de Yuliang. Selon nos informations, le comté de Shexian recouvre une superficie de 2 122 kilomètres carrés et la station de Yuliang supervise un bassin d’environ 1 600 mètres carrés. Cependant, ces 1 600 mètres carrés incluent le district de Huizhou de la ville de Huangshan, le comté de Jixi de la préfecture de Xuancheng et plusieurs centaines de mètres carrés du comté de Shexian. Cela signifie qu’environ 1 000 mètres carrés du comté de Shexian ne sont pas supervisés, ce qui rend très difficile le travail de prévision et d’alerte. 

Selon un employé du Bureau des eaux souhaitant garder l’anonymat, il suffit d’une à trois heures de précipitations violentes pour provoquer des inondations à Shexian. La situation pouvant basculer très rapidement, le besoin de prévisions est énorme. C’est d’autant plus vrai cette année : cette fois, les autorités de Shexian n’ont eu que trente à soixante minutes pour réagir, et non deux à trois heures comme d’habitude. Or il faut du temps pour analyser l’information, prendre des décisions, donner l’alerte et faire passer le message à ceux qui sont en bout de chaîne.  

Nous avions un plan d’évacuation. Le 7 juillet, avec deux heures de plus, nous aurions pu évacuer sans problème, mais le temps nous a manqué”, soupire le membre du Siège. 

 

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