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La ruée vers l’or africain : un rêve brisé

La ruée vers l’or africain : un rêve brisé

Reportage traduit par Amandine Dodo-Viennet, collaboratrice à EastIsRed.

Partir en Afrique est devenu le nouveau rêve de beaucoup de Chinois. Alors que l’âge d’or de l’internet mobile touche à sa fin, nombreux sont ceux qui cherchent une issue et se tournent vers l’Afrique pour y commencer une nouvelle vie et faire fortune. Quittant la Chine et pensant s’être débarrassés de leurs problèmes, ils se heurtent cependant à de nombreux obstacles

Il y a encore neuf mois, Li Changfeng 李长丰 menait une vie monotone mais tranquille dans le sud de la Chine. Il travaille pour une entreprise phare de l’Internet, gagne un salaire plusieurs fois supérieur à la moyenne locale, possède une maison et retrouve ses amis le week-end. La vie suit son cours, mais tout cela est bien trop beau pour durer. Les sociétés internet commencent à décliner, les fusions et les acquisitions se multiplient. Bientôt l’entreprise de Li est rachetée par un géant de l’internet et ses perspectives de carrière s’effondrent. Il se demande alors s’il doit continuer ou quitter son travail.

Tout abandonner pour partir à l’aventure.

 

Un soir d’octobre, Li reçoit soudain un message de son patron : « Je démissionne, je fais mes valises et je pars pour l’Afrique ». Li est d’abord un peu confus : pourquoi partir en Afrique alors qu’il pourrait facilement trouver un emploi de haut rang dans une grande usine nationale ? S’il renonce à pareille opportunité, c’est qu’il doit y avoir de plus grands avantages en Afrique ! Le lendemain, Li appelle son père pour lui dire qu’il pourrait bien changer de travail.

Le patron de Li lui recommande alors une des start-up internet les mieux classées du Nigeria, qui compte quelques centaines d’employés chinois, attire une foule d’investisseurs vedettes qui peuvent lever 50 millions de dollars en une seule fois et fait partie de ce que certains appellent « le marché d’un milliard de l’océan bleu 十亿级蓝海市场 ». Li voit rapidement en cette entreprise une mine d’or : son salaire sera beaucoup plus élevé, ses dépenses plus faibles, il pourra donc faire beaucoup d’économies et s’il rencontre une meilleure opportunité de carrière, ça sera la cerise sur le gâteau ! Sa décision est prise. Il prépare ses bagages, fait ses adieux à la Chine et part pour Lagos au Nigeria, la plus grande ville d’Afrique avec une population de 21 millions d’habitants, comparable à celle de Pékin. Le Nigeria, le Kenya et la Tunisie, qui disposent de bonnes infrastructures, ces pays font partie des premiers choix pour l’Internet chinois en Afrique. Les marchés émergents africains ont un grand potentiel et représentent une aubaine pour les jeunes entrepreneurs chinois désireux d’embrasser le nouveau monde.

Les locaux de l’entreprise se situent à Ikeja, dans la banlieue nord de la ville de Lagos et le département commercial chargé du développement du marché est basé sur l’île de Victoria, l’endroit le plus prospère et le plus riche de l’agglomération. Li Changfeng travaille en ville la plupart du temps pour gérer des affaires, il est accompagné d’un homme qui est son traducteur et garde du corps. Li est responsable de la « promotion locale » de son entreprise auprès des commerçants, mais comme il le découvre très vite, ce n’est pas la même chose que de travailler en Chine. Deux employés locaux l’emmènent sur le marché général local, mais le premier magasin dans lequel il entre a un aspect douteux. Selon la norme des entreprises internet chinoises, cette boutique aurait été ignorée directement, mais à Lagos, c’est un commerce comme un autre. Ses journées de travail sont intenses, il commence généralement à 8 ou 9h du matin et termine à 23h ou minuit, mais en dehors du travail, sa vie reste plus confortable voire luxueuse par rapport à celles des habitants de Lagos. Pendant un certain temps, Li loge même dans un hôtel de luxe, où il paye 200 dollars par jour, l’équivalent de plusieurs mois de salaire pour de nombreux habitants. Cependant, cela ne dure pas.

La réalité prend le pas sur la fiction

 

Dès le premier mois, le sentiment de nouveauté s’estompe et Li se rend compte que l’endroit ne ressemble pas du tout à l’idée qu’il s’en faisait : pas de savane ni d’animaux sauvages. Li se fait même voler deux fois le même jour en pleine rue, alors qu’il va au marché pour rendre visite aux commerçants, il se retrouve soudain entouré par plus d’une douzaine d’hommes qui commencent à lui tirer ses affaires, notamment son téléphone portable, et avant qu’il n’ait pu dire quoi que ce soit, Li se voit contraint de donner 10 000 nairas (180 dollars) pour pouvoir se sortir de ce traquenard. Mais, alors qu’il appelle un taxi pour s’échapper du marché, Li est à nouveau rattrapé par des hommes, armés de fusil cette fois. Il n’a d’autre choix que de sortir l’argent qu’il lui reste pour être « libéré ».

Les mois qui suivent ne sont guère meilleurs. En recevant sa fiche de paie, Li s’aperçoit que son salaire a été réduit de 20% sans que la société n’ait donné la moindre explication. Il est en colère, mais son salaire de 50 000 dollars reste assez intéressant pour l’empêcher de tout plaquer. En décembre 2019, l’entreprise licencie un grand nombre d’employés, encore une fois sans donner de justification et en février 2020, c’est tout le service de Li qui est supprimé. À ce moment, Li pourrait retourner en Chine mais ne le fait pas, toujours désireux de faire fortune en Afrique.

Notre personnage commence alors à préparer des entretiens et obtient finalement un transfert interne mais voit ses revenus baisser de 20 %. Fin mars, nouvelle baisse de salaire, Li n’a plus d’espoir pour l’entreprise et envisage de repartir en Chine. Mais l’épidémie de COVID-19 s’intensifie, les autorités décident de confiner la ville de Lagos le 30 mars et l’aéroport ferme. Li reste optimiste toutefois, pensant que ce n’est que temporaire et qu’il pourra partir prochainement.

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Sans l’épidémie, l’entreprise aurait pu tenir le coup pendant un certain temps, mais avec les fermetures et les couvre-feux imposés dans la ville nigérienne, les employés ne peuvent plus sortir exercer leurs activités et les affaires stagnent. Le 22 avril, Li reçoit un appel des ressources humaines de sa société lui demandant s’il est prêt à rester sans être payé, il leur répond qu’il va y réfléchir mais finit par refuser le lendemain et reçoit sa lettre de licenciement. Frustré, il ne peut qu’espérer que l’entreprise accepte de prendre en charge son logement, sa nourriture, ainsi que son billet de retour pour la Chine. Malheureusement, les semaines passent et les annulations de vol s’enchaînent.

Retourner vers la Chine en période de COVID-19, une gageure.

 

Vers la fin mai, l’espoir renaît. Li apprend qu’il reste deux billets disponibles pour un vol, il remplit un formulaire qui est ensuite transmis via WeChat. Quelques minutes après, les résultats s’affichent à l’écran et les espoirs de Li s’envolent : il a remis son formulaire avec quelques secondes de retard sur ses collègues, la place lui passe sous le nez. Déçu de voir ses amis faire leurs bagages, il prépare également les siens pour être prêt dès qu’une autre occasion se représentera. Cependant, un nouveau mois s’écoule sans qu’aucun autre vol ne soit affrété.

Alors que Li Changfeng tue le temps comme il peut à dans sa chambre d’hôtel, la situation en Chine est bien différente. Les cours des actions des sociétés internet augmentent rapidement et atteignent leur plus au niveau en deux ans. Pinduoduo 拼多多, la troisième plus grande plate-forme chinoise de e-commerce derrière Alibaba et JD.com, a vu sa valeur marchande grimper de 146%. Comble de malchance, un ancien collègue informe Li que les salaires viennent récemment d’être réajustés et que s’il n’était pas parti de Chine, ses revenus auraient été considérablement augmentés. Li Changfeng prend alors une décision : dès son retour en Chine, il cherchera une grande usine où travailler ou bien il fera du petit commerce pour vivre une vie honnête et ne plus jamais la quitter. « Si l’Afrique m’a bien appris quelque chose, c’est qu’il n’y a pas d’or partout. »

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