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Le choix des métropoles (Lu Ming 陆铭)

Le choix des métropoles (Lu Ming 陆铭)

Article originellement paru sur 南方周末 

Traduit par Marion Venus, collaboratrice à EastIsRed.

 

« C’est que je suis plutôt courageux ! En réalité, c’est très simple : notre domaine, c’est la recherche en sciences sociales, et en sciences, il y a le vrai d’un côté et le faux de l’autre. Le temps qui passe permet de l’attester ». 

Quand fin mai, le Conseil d’Etat du Comité central du Parti communiste chinois publie sa directive sur l’accélération et l’amélioration de l’économie socialiste de marché (ci-après « la directive »), de nombreux média ont contacté Lu Ming, professeur émérite à l’Antai College of Economics and Management de Shanghai Jiaotong University et directeur du centre de recherche Shanghai Institute for National Economy. 

Lu Ming 陆铭
Lu Ming 陆铭

En effet, la directive contient un certain nombre de mesures relatives à la politique démographique et au développement urbain comme « l’approfondissement de la réforme du système d’enregistrement des ménages, la libéralisation et l’assouplissement des restrictions à l’installation dans les villes (1), excepté dans certaines mégapoles, et l’étude d’un système de transfert de résidence et de reconnaissance mutuelle des permis de séjour entre les agglomérations urbaines ». Le texte préconise également de ne plus baser l’allocation des ressources communes sur le rang administratif des villes, mais plutôt sur la taille réelle de leurs populations.
Des mesures que Lu Ming et d’autres chercheurs réclament depuis longtemps. 

Les grandes villes soumises à une administration et une gestion obsolètes

En Chine, l’urbanisation a longtemps été à la traîne par rapport à l’industrialisation. Malgré le changement de stratégie opéré dans les années 1980, qui a marqué le passage d’une politique de restriction à une politique en faveur de l’urbanisation, le développement des mégapoles reste depuis toujours soumis à un contrôle strict. Par ailleurs, les indicateurs fonciers, la politique d’enregistrement des ménages et la répartition des services publics sont tous gérés et contrôlés par l’administration, ce qui a fortement restreint l’afflux de population vers les grandes villes. Mais malgré des restrictions sévères, l’attrait des grandes villes est resté puissant. Les populations urbaines ont donc dépassé à plusieurs reprises les valeurs prévues dans les plans de développement, donnant naissance à un urbanisme et des services publics souvent dépassés et défaillants, à tel point qu’aujourd’hui les grandes villes de Chine ne sont pas encore pleinement développées et que sont apparus de graves « maux urbains ». 

人山人海
人山人海

« La Chine doit respecter les principes de base l’urbanisation dans le développement de ses villes : si elle veut maintenir sa croissance, la Chine doit octroyer plus de liberté aux grandes villes » explique Lu Ming. Selon ses recherches sur l’urbanisation chinoise, la récente apparition des « maux urbains » est due d’une part à un contrôle administratif et une gouvernance inadaptés, d’autre part à l’incapacité des services publics et des infrastructures à s’adapter à l’augmentation de la population urbaine. 

« Parfois, quand je soumets un article à une revue, des discussions animées surviennent au sein de la publication. Certains ne veulent pas publier l’article, disant qu’il n’est pas conforme aux consignes venues « d’au-dessus », tandis que d’autres le défendent, soutenant que son contenu relève du débat scientifique et qu’il n’y a aucune raison de ne pas le publier ».  

Au 1er janvier 2020, le livre de Lu Ming, Great State Needs Bigger City, en était déjà à sa 14e réédition depuis la première publication en 2016. « Je remercie toutes les publications et tous les éditeurs qui font preuve d’ouverture d’esprit, car c’est le soutien qu’ils m’apportent, et qu’ils apportent aux autres voix similaires à la mienne, qui m’a poussé vers le marché des idées et qui me permet aujourd’hui de participer au débat d’idée qui enrichit les prises de décisions politiques ». 

« La Chine, ce n’est pas les États-Unis »

« Avec le recul, il semblerait que certaines de nos pratiques et formules passées n’aient pas permis d’appliquer correctement les principes de l’urbanisation ». Voilà le genre de phrases que depuis deux ans, Lu Ming entend parfois les dirigeants locaux prononcer, nous explique-t-il avec le sourire. « C’est une preuve d’ouverture d’esprit », ajoute-t-il. 

Mais le plus souvent, il entend l’inverse. Lors de réunions avec des organisations gouvernementales locales, arrivé à la moitié de son intervention, Lu Ming se fait

Mégalopole
L’urbanisation des villes chinoises à grande vitesse depuis les années 90

interrompre par des participants qui se lèvent et lui lancent que « ce que vous décrivez s’applique aux États-Unis, la Chine a ses propres spécificités ». 

Le processus d’urbanisation de la Chine possède effectivement des caractéristiques qui lui sont propres : la Chine a commencé à promouvoir sérieusement l’urbanisation dans les années 1990, après avoir pris conscience de l’impact énorme de l’urbanisation sur la société et l’économie ; en 2011, elle avait atteint un taux d’urbanisation de 50%. Il a fallu 100 ans aux Etats-Unis et 200 ans à l’Angleterre pour parvenir à ce même résultat. Et, alors que dans les pays occidentaux et chez ses voisins asiatiques comme le Japon ou la Corée du Sud, les regroupements et proliférations urbaines ont été déterminées par le marché, l’urbanisation chinoise est caractérisée par l’omniprésence de l’administration dans la formation et la gouvernance des villes. 

La différence entre caractéristiques et spécificités (chinoises)

Néanmoins, Lu Ming souligne « qu’il existe une différence entre caractéristiques et spécificités chinoises ». Il poursuit en expliquant que « le modèle de la croissance chinoise concorde avec les théories universelles du développement économique : si la Chine a connu un développement si rapide et important, c’est aussi parce qu’elle s’est appuyée sur l’urbanisation, la mondialisation et la marchéisation pour répartir efficacement main d’oeuvre, capital et ressources ».  

L’apparition de mégapoles fait aussi partie des lois inexorables de l’économie. Le processus d’urbanisation des pays développés l’a déjà montré, les grandes villes (et en particulier les mégapoles) ont tendance à générer naturellement une croissance encore plus forte. Comme d’autres chercheurs, Lu Ming appelle donc les dirigeants en charge de la politique urbaine du pays à respecter et appliquer ce principe universel. 

« C’est le devoir des chercheurs et intellectuels d’apporter des critiques constructives » poursuit Lu, qui a publié un grand nombre d’articles critiquant d’une part l’exploitation du système d’enregistrement des ménages afin de limiter l’afflux de population vers les villes, d’autre part la quête d’un développement parfaitement équitable entre les territoires, qui a conduit, en dépit du bon sens, à augmenter les investissements et construire des villes dans des régions en perte de population. 

Selon Lu, l’urbanisation est trop souvent négligée. « Certains pensent même que l’urbanisation a déjà atteint son pic, ce qui est évidemment faux », dit-il. « À moins d’être convaincu que la croissance économique de la Chine va s’arrêter, logiquement, le taux d’urbanisation ne peut qu’accroître ». 

Dans son livre, Lu écrit qu’une « politique publique inefficace conduit à un gaspillage des ressources communes. Et ce gaspillage peut être encore plus néfaste pour la société que la corruption ».

Le statut urbain ne doit pas être synonyme de privilège

« Je ne dis pas que j’ai forcément raison. Mais ce que je crains, c’est  qu’il n’y ait qu’une seule voix qui s’exprime et que cette voix mène à de mauvaises décisions. Le prix à payer serait trop élevé ». 

Reconnaissant à la fois ses atouts et ses limites, Lu Ming a toujours soutenu la théorie de l’économie d’échelle dans le développement urbain. Autrement dit, s’il admet que la croissance des grandes villes peut conduire à des « déséconomies d’échelle », il estime que les aspects positifs l’emportent largement et que même si les « maux urbains » existent bel et bien, la surpopulation n’explique pas à elle seule leur apparition. Ils émanent aussi de services publics, d’infrastructures et d’une administration inadéquats. Ainsi, il préconise d’assouplir les restrictions à l’installation dans les villes et même de totalement transformer le système d’enregistrement des ménages de sorte à prendre en compte le lieu de résidence permanente. « C’est un chemin long et difficile, j’ai parfois été découragé », dit-il. 

Lu est rassuré par la publication de la directive, qui témoigne selon lui de la flexibilité des dirigeants du Parti. En effet, la directive stipule qu’un « marché ouvert et unifié » doit être établi, et donc que les mouvements des habitants entre les agglomérations urbaines doivent être facilités, sauf dans les mégapoles.  

« Avec un système dont la fonction serait finalement d’enregistrer le lieu de résidence permanente, il n’y aurait pas de disparités d’accès aux services publics en raison du statut des uns ou des autres. Un tel système n’aurait pas de surcoût et permettrait d’aboutir à une situation que l’on pourrait appeler la libre circulation des personnes. Les propositions de la directive, comme le fait d’autoriser les transferts de résidence entre les agglomérations urbaines, constituent des étapes intermédiaires dans la transition vers l’objectif ultime de la réforme, à savoir la libre circulation des personnes », explique Lu.

候鸟
候鸟, “oiseau migrateur” titre le Quotidien du Peuple en 2015

Parce qu’il appelle à la réforme du système, justement, Lu Ming se fait remarquer. « J’ai été contacté par plusieurs ONG qui travaillent avec les « enfants laissés derrière (2) », œuvrent pour le développement des régions rurales ou luttent contre la pauvreté. Tout cela est lié à l’urbanisation ». 

Mais alors, faut-il encourager les habitants des campagnes à migrer vers les villes ? Ou bien faut-il les encourager à retourner travailler dans leurs villages d’origine et s’occuper de leurs familles ? Les réponses diffèrent selon les théories du développement. « Certaines ONG peinent à se positionner, elles ne savent pas quelle voie est la bonne. Elles se demandent par exemple s’il vaut mieux aider les enfants de travailleurs migrants à se faire scolariser en ville ou bien investir davantage dans les campagnes ».  

Lu Ming leur répète toujours que l’exode rural est une conséquence inévitable de l’urbanisation et qu’il suffit finalement de conserver quelques villages ayant une valeur culturelle ou économique. Il milite au côté des ONG pour abaisser les limitations imposées à la migration urbaine de travailleurs peu qualifiés : « tout comme une ville a besoin de personnel hautement qualifié, elle a aussi besoin de travailleurs peu qualifiés ». En effet, une ville qui manque de travailleurs peu qualifiés « voit le prix de ses services et le coût de la vie augmenter, et ne parvient plus à retenir les personnels hautement qualifiés ». 

« Mais l’accès aux soins et à l’éducation est déjà tellement difficile, à quoi bon assouplir encore plus les règles » ? Cette question, Lu Ming ne sait même plus combien de fois il y a répondu. « L’éducation, les soins font partie des services publics. En Chine, la répartition des services publics se fait en fonction des chiffres fournis par le système d’enregistrement des ménages [c’est à dire en fonction du lieu de naissance], alors que ce sont les résidents permanents qui en ont besoin ». Pour lui, il s’agit simplement d’investir : tant que l’économie chinoise poursuit sa croissance, les investissements dans les services publics pourraient augmenter proportionnellement.  

Le passeport urbain: un privilège ?

En raison de l’inertie de la structure qui oppose urbains et ruraux, le statut de résident urbain est devenu une sorte de privilège. « Les gens sont nombreux à penser de la sorte, mais ils ont tort. Il arrive même que mes collègues, lors de nos discussions, évoquent « la théorie du bus » : je suis monté dans le bus en premier, donc j’ai une place assise ; tu es arrivé après, donc tu dois rester debout, et ne pas t’en plaindre »

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Pour beaucoup, l’engagement de Lu Ming en faveur des migrants et du bien-être des personnes à faible revenu s’explique par ses origines et expériences. 

Hukou
Hukou

« Nous, les universitaires, faisons indéniablement partie de ceux qui ont un siège dans le bus, et plutôt un bon siège. Dans un contexte donné, chaque individu fait les choix qui vont lui être les plus bénéfiques, mais nous, les chercheurs, ne pouvons pas envisager les problèmes sous cet angle. Nous devons chercher à maximiser les bienfaits pour la société toute entière »

Le grand-père de Lu Ming était de Shanghai mais son père a choisi de participer à l’effort national pour développer l’intérieur des terres et a déménagé sa famille à Ma’anshan dans la province de l’Anhui [longtemps l’une des provinces les plus pauvres de Chine]. « Je suis resté à Shanghai après avoir fini mon doctorat, et c’est comme ça que j’ai obtenu un titre de résident ». Si remonter dans le bus après que la génération précédente l’ait quitté n’est pas chose facile, Lu Ming n’a jamais couru après les avantages que lui procurent son statut. Pour lui, « être réticent à se séparer d’un quelconque privilège revient à défendre les inégalités »

Il s’oppose à ce que la discrimination dans l’accès aux services publics serve à maîtriser l’afflux de population vers les villes et appelle à la vigilance face à la fracture sociale créée par les disparités entre les statuts urbain et rural. « En général, une économie de marché équitable est aussi plus efficace », dit-il. En effet, il est généralement admis dans le milieu universitaire que l’assouplissement de la politique démographique est un moteur de croissance économique, mais aussi que la mobilité de la population contribue directement à la croissance tout en permettant de réduire les inégalités entre les territoires et entre zones urbaines et zones rurales. 

Selon le document texte « les tâches clés pour une nouvelle urbanisation » publié en avril 2019 par la Commission nationale pour le développement et la réforme, « les mégapoles et très grandes villes doivent ajuster et améliorer leurs politiques d’accueil, augmenter sensiblement leur population permanente et simplifier le système de points [qui permet à un migrant détenant un titre de résident rural d’obtenir un titre urbain] afin de tenir compte en premier lieu des années de résidence et de contribution à la sécurité sociale ». Lors d’une interview avec le média Jiemian, Lu a expliqué que sur le long terme, les mégapoles ne pourront pas conserver des critères d’admission plus élevés qu’ailleurs et devront donc elles aussi assouplir significativement leurs conditions d’installation

L’importance de la vulgarisation

La pandémie de coronavirus a soulevé une nouvelle question : en créant des regroupements de population, les grandes villes ne posent-elles pas des défis en matière de santé et de sécurité publiques ? Entre le nouvel an lunaire et aujourd’hui, Lu a participé à de nombreuses conférences et discussions en ligne pour clarifier les rapports qui existent entre densité de la population et densité des interactions sociales. « Comment organiser la prévention et la lutte contre l’épidémie à Shanghai, ville de 25 millions d’habitants ? Cela doit passer par des interactions sociales moins denses, et non par une réduction de la densité de la population, il ne faut pas confondre les deux. Cette logique de base fait défaut à beaucoup de nos discussions sur les questions sociales ». 

Lu estime que la Chine a profondément besoin de plus de vulgarisation en matière de sciences sociales. « C’est en étudiant, en apprenant à penser de façon rationnelle que le grand public pourra apprendre à réfléchir correctement, à faire preuve de bon sens ». Ces dernières années, il a consacré beaucoup de son temps à la vulgarisation et a constaté que « les canaux de transmission du savoir sont en train de changer. “Au début, je faisais des enregistrement audio puis Bilibili est venu me voir en m’expliquant que les jeunes préfèrent la vidéo, donc je me suis mis à faire des vidéos. J’ai créé des cours d’économie niveau débutants diffusés sur Bilibili ». 

哔哩哔哩
哔哩哔哩 – Bilibili, un nouveau channel pour toucher la jeunesse chinoise

« Ce genre d’activité ne fait pas partie du système d’évaluation des chercheurs. Il m’est déjà arrivé de me demander si faire des vidéos alors qu’il y a tellement de sujets importants qui attendent n’était pas un peu irresponsable », poursuit Lu. Mais les encouragements de ses amis et élèves l’ont motivé : « un universitaire doit transmettre son savoir. Avant, la transmission se faisait depuis un pupitre ou par les livres mais les choses ont évolué. Etant donné que le contenu vulgarisé manque cruellement en sciences sociales, nous, les chercheurs, devons nous servir des nouveaux canaux de transmission pour combattre les idées fausses ». 

Il voudrait que la jeune génération sache ce qu’est une analyse coût-bénéfice ou ce qu’on appelle la modernisation, et soit en mesure de comprendre l’économie contemporaine. 

Le 22 mai, dans une vidéo en direct intitulée « Institutions et croissance : revenons aux principes et au bon sens », Lu a déclaré aux jeunes qui le regardaient que « notre époque exige du bon sens, du consensus et un attachement particulier à l’universalité »

Je suivais aussi ce direct, et j’ai été touché de voir sur l’écran rempli de pop-ups « l’ancienne génération » influencer la nouvelle par  la force de ses idées et réflexions. Lu Ming indique qu’il n’avait pas préparé son discours à l’avance, mais que c’est quelque chose qui lui « trotte dans la tête depuis un certain temps. Il faut éviter de tomber dans la « spécificité chinoise ». Et d’interroger, « dans un contexte de concurrence mondiale, il faut au contraire mettre en avant l’universalité pour pouvoir s’intégrer, non ? Et si à l’avenir nous devenons les leaders de la mondialisation, il nous faudra aussi mettre l’accent sur tout l’universel »

« Je suis convaincu que la majorité des personnes qui ont envie de comprendre le fonctionnement du monde, confrontés à une diversité de voix, seront parfaitement capables de se forger leur propre opinion », conclue-t-il.

(1) Système qui consiste à attribuer un hukou, ou statut, à chaque individu en fonction de son lieu de naissance. Le hukou, qui peut être urbain ou rural, définit l’accès de chaque individu aux services publics, à la propriété, etc et se transmet de génération en génération.

(2) On désigne ainsi les enfants restés à la campagne, le plus souvent avec leurs grands-parents, alors que leurs parents sont partis trouver du travail dans les villes.

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