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Les Shamate, lumières fluo dans la nuit de l’underground chinois

Les Shamate, lumières fluo dans la nuit de l’underground chinois

Avec leurs coupes de cheveux exubérantes directement inspirées par les super-héros des anime japonais et leur style vestimentaire hétéroclite façon grunge extrême-oriental, les Shamate 杀马特 (terme dérivé, par adaptation phonétique, de l’anglais « smart », au sens de « chic, élégant ») détonnent dans le paysage de la Chine contemporaine. Le réalisateur Li Yifan 李一凡 leur donne la parole dans un documentaire passionnant qui, dans le prolongement de ses films précédents (Mise en eau en 2004 et Chroniques de Longwang en 2008) continue à questionner le prix payé par la Chine au fil de sa mutation vers la modernité.

Quand Li Yifan entend parler pour la première fois en 2012 des Shamate, ce mouvement underground existe déjà depuis plusieurs années. Il est immédiatement fasciné par le style explosif de ces jeunes aux coiffures multicolores : il y aurait donc des punks chinois, des rebelles au système, résistant au modèle consumériste de la période de prospérité que connaît la Chine ? Le sujet l’emballe. Il faut absolument qu’il tourne un documentaire sur ces jeunes de la contre-culture au look extravagant.

Mais il se heurte rapidement à une première difficulté. Lors d’une conférence donnée à l’occasion de la sortie de son documentaire, il explique : « Je ne savais pas où les trouver. D’où venaient les Shamate que j’avais vus sur le net ? Je ne trouvai aucune information qui m’aurait permis de les contacter, aucune adresse. A ce moment-là, la seule chose que je savais, c’est qu’ils communiquaient entre eux via des groupes QQ (application de messagerie instantanée très populaire en Chine). »

Li Yifan décide alors de poster des messages dans divers groupes QQ fréquentés par les Shamate, mais personne ne lui répond. Il sollicite ses étudiants, qu’il imagine plus en phase avec le jargon propre aux Shamate, pour l’aider à intégrer un de ces groupes QQ, sans plus de succès. Pendant près de cinq ans, toutes ses tentatives pour entrer en contact avec les Shamate se soldent par des échecs…

Finalement, en 2016, un de ses amis de Shenzhen lui confie qu’il connaît celui qui serait le fondateur du mouvement, un certain Luo Fuxing 罗福兴. Li Yifan se rend dans le Guangdong pour le voir, mais cette première rencontre ne donne pas grand chose : l’homme est nerveux, craintif. Il se livre peu, lui demande pourquoi il souhaite faire un film sur ce mouvement, et consent tout juste à garder contact via WeChat.

Très vite, Li Yifan réalise que Luo Fuxing, qui porte d’ailleurs désormais les cheveux courts, ne fréquente plus le mouvement. Certes, il a encore des contacts avec les Shamate. Mais aucun de ceux qu’il connaît ne souhaite témoigner devant une caméra. La raison en est simple : ils ont peur. En effet, à partir de 2013, les Shamate ont été mis au banc de la société, ravalés au rang de vulgaires « punks des campagnes (土朋克) ». Les insultes et les agressions qu’ils subissent, sans compter les contrôles d’identité systématiques de la part de la police, les ont conduit à déserter l’espace public.

Cependant, Li Yifan finit par apprendre que des Shamate se retrouvent régulièrement dans une patinoire de Shipai 石排, petite ville de la préfecture de Dongguan东莞, dans la province du Guangdong. Il s’y rend immédiatement : « c’est là que j’ai vu pour la première fois des Shamate en chair et en os, ils étaient fiers comme tout de leurs cheveux aux couleurs vives hérissés sur leur tête. » Il peut enfin établir de nombreux contacts dans ce milieu, et se met à sillonner le delta de la Rivière des Perles, parcourant plus de 4000 km en trois mois pour aller filmer tous les Shamate qu’il peut rencontrer.

C’est au cours de cette période qu’il prend conscience d’une chose fondamentale à la compréhension de ce mouvement : tous sont des paysans-ouvriers (农民工) nés dans les années 1990-2000, des mingong de la 2e génération (leurs parents étant eux-mêmes des paysans-ouvriers). Tous ont grandi à la campagne, et ont vécu leur enfance séparés de leurs parents, partis travailler dans les villes de l’est du pays. La plupart ont quitté l’école très jeune, au collège, voire à la fin du primaire, pour aller travailler dans des usines loin de chez eux, à l’âge de 14 ans en moyenne.

Li Yifan en est convaincu : il ne pourra comprendre les Shamate que s’il se familiarise avec l’univers de l’usine. Il décide de s’établir pour un moment à Shipai. Dans de nombreux quartiers de cette petite ville, les rez-de-chaussée des maisons sont tous occupés par des ateliers industriels. Odeurs de graisse et grondement des machines plantent le décor. Li découvre peu à peu l’univers des Shamate : leurs salons de coiffure préférés, leur goût pour le poisson grillé à la mode de Wanzhou (万州烤鱼) et pour les portables de la marque Oppo.

Vue de la ville de Shipai
Vue de la ville de Shipai

Mais il lui est toujours aussi difficile de les filmer : les Shamate travaillent du matin au soir sur leur ligne d’assemblage, douze heures par jour, avec seulement une ou deux journée de repos par mois. Impossible de les voir avant 23h ou minuit, le plus souvent. Dans les quartiers d’ateliers où ils vivent, les rues sont très sombres la nuit, difficile de prendre des images. Heureusement, il apprend  que les Shamate organisent chaque année des rassemblements à Shipai lors des vacances du 1er mai et du 1er octobre : une aubaine pour les filmer. Par ailleurs, plutôt que d’aller tourner lui-même à l’intérieur des ateliers, de peur que la présence de sa caméra change l’attitude des gens qu’il souhaite filmer, il organise un concours de vidéos ouvert à tous ceux qui travaillent dans ces usines : «  cela a tout de suite fonctionné, nous avons reçu une multitude d’images tournées dans ces ateliers. Ces vidéos, nous les avons ensuite achetées, 915 en tout. »

Pendant toute cette période, il multiplie les échanges avec les Shamate sur les réseaux sociaux, via QQ et WeChat, mais aussi Douyin (抖音, la version chinoise de Tik-Tok) ou l’application concurrente Kuaishou (快手). Cela impacte les notifications émanant des serveur push  sur son portable : il s’immerge de plus en plus profondément dans l’univers des Shamate – devenant même destinataire d’offres d’emploi dans des usines.

Peu à peu, Li Yifan mesure à quel point le fossé culturel séparant les différentes classes composant la société chinoise est large. A chacun de ces groupes sociaux, l’intelligence artificielle sert ce qu’il préfère, ce qui l’intéresse déjà. Dans ces conditions, il devient impossible aux uns et aux autres de se connaître, de se comprendre mutuellement. On retrouve là un thème cher à Li Yifan, déjà abordé dans ses documentaires précédents : les problèmes causés par les déséquilibres dans la relation entre les villes et les campagnes.

Toute cela le conduit à saisir qui sont, au fond, les Shamate : tous ont pour point commun d’avoir quitté très jeunes leurs régions rurales pour aller chercher du travail dans des villes lointaines (beaucoup viennent du Yunnan, à près de 2000 km du Guangdong) où tout leur est inconnu. Ils y arrivent qui plus est à un âge où leur naïveté en fait des proies faciles pour les arnaqueurs en tout genre. Désorientés, souvent très seuls, soumis à un rythme de travail infernal pour un salaire de misère, ayant vécu une enfance difficile et sans perspective d’avenir, ces jeunes mingong nourrissent un besoin de reconnaissance aigu. Et c’est dans la transformation de leur apparence physique qu’ils trouvent une issue : en se mettant dans la peau de ces personnages aux cheveux flamboyants, ils attirent enfin l’attention sur eux. On les regarde, ils intimident même parfois ceux qu’ils croisent dans la rue. Ils existent.

Au bout du compte, les Shamate ne sont pas les punks rebelles, les résistants au modèle consumériste de la Chine d’aujourd’hui qu’avait fantasmé Li Yifan. Ils figurent parmi les laissés pour compte du rêve chinois (中国梦). Mais des laissés pour compte qui refusent de se laisser écraser, de disparaître dans l’angle mort du système. Leur look extravagant leur sert de refuge. Leurs coiffures multicolores, à défaut d’être des armes, sont leurs boucliers.

Li Yifan, réalisateur. Né en 1966, à Wuhan. Diplômé de l’Académie centrale d’art dramatique de Pékin. A travaillé comme réalisateur de publicités, traducteur et scénariste. Enseigne actuellement à l’Ecole des Beaux-Arts du Sichuan, à Chongqing.

Shamate, je vous aime  杀马特,我爱你 (Titre anglais : We were smart)

Mise en eau 淹没 (2004), de Li Yifan et Yan Yü

Primé au festival du cinéma du réel en 2005, ce documentaire explore les conséquences de la construction du barrage des Trois-Gorges sur le fleuve Yangzi qui a conduit, en 2002, à l’engloutissement de centaines de villages et d’une grande partie de Fengjie 奉节, ville millénaire empreinte de culture classique chinoise. A travers l’épreuve que traversent M et Mme Xiang, dont la petite auberge est vouée à la destruction, les réalisateurs dénoncent l’injustice subie par tous ceux à qui l’on a promis des compensations mais qui, au final, ont tout perdu.

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Chroniques de Longwang 村档案:王村2006影像文件 (2008)

Li Yifan filme la vie d’un village de montagne de la région de Chongqing, mettant en lumière le décalage entre les exigences du Parti et la vie rude de paysans pauvres, qui ne possèdent chacun qu’un petit lopin de terre, et dont le rythme de vie continue à obéir à des cycles ancestraux.

Auteur de l’article :

Frédéric Dalléas est traducteur-interprète en chinois. Son domaine de prédilection : la culture, sous toutes ses formes, à commencer par la littérature et le cinéma. Il a été l’interprète ces dernières années des réalisateurs Wang Bing et Wang Xiaoshuai, ainsi que des écrivains Mo Yan, Wang Anyi, Murong Xuecun, Chan Koonchung, Ma Jian et Fang Fang, dont il a récemment co-traduit avec Geneviève Imbot-Bichet le journal de confinement publié par Stock sous le titre Wuhan, ville close. Il collabore par ailleurs régulièrement avec Courrier International. Pour des informations plus détaillées, rendez-vous sur son site : www.chinoisfrancais.fr.

 

Le terme Shamate 杀马特 a été créé en 2006 par Luo Fuxing 罗福兴 : alors âgé de 11 ans, il découvre Internet et notamment des images de la jeunesse chinoise underground de l’époque dont le style, bien que très en vogue, lui paraît assez ringard. Quitte à ne pas être dans le moule, autant affirmer sa différence : le look des Visual kei japonais (日本视觉系), rockeurs aux cheveux hirsutes aux yeux maquillés et aux vêtements dénotant un certain raffinement, lui parle plus. Après s’être teint les cheveux en rouge et les avoir coiffés en pétard, il enfile une veste à clous et un sarouel. Il cherche la traduction anglaise du terme « 时尚 » (« à la mode, fashion ») et trouve le mot « smart », qu’il transcrit phonétiquement  杀马特 (shāmǎtè en pinyin). Après s’être pris en photo et y avoir associé ces trois caractères, il poste le tout sur le net… qui s’enflamme. Les Shamate sont nés.

Il est intéressant d’examiner de plus près les caractères choisis par Luo Fuxing pour transcrire le mot « smart » :   杀 shā= tuer / 马 mǎ = cheval / 特 tè = spécial. La combinaison de ces trois caractères n’a pas de sens particulier (à moins de l’interpréter de manière trop littérale au sens de « Tuer Matt », l’association « 马特 » mǎtè étant couramment utilisée pour transcrire le prénom Matt). En revanche, pris séparément, ils donnent une tonalité guerrière (« tuer »), animale (« cheval ») et avantageuse (« spécial ») au néologisme 杀马特, qui s’avère au final tout à fait polysémique et dépasse la signification d’ordre purement esthétique recherchée à l’origine par la traduction du mot « smart » (par ailleurs lui-même polysémique). Les Shamate ? Tout à la fois des sapeurs et de jeunes migrants jouant aux mauvais garçons, mi-punks mi-dandys 2.0.

Sources :

Conférence de Li Yifan publiée sur le compte Weibo Yixi 一席 le 3 novembre 2020.

https://weibo.com/yixiclub?is_all=1#_loginLayer_1606422637208

Article de Wang Danni王丹妮 publié sur le compte WeChat public media-fox 极昼工作室 le 21 janvier 2020

https://wemp.app/posts/41eeb3cd-f0ac-4da8-bfb7-ec720a99afc0


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