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« L’ordre international s’est effondré » (Zheng Yongnian)

« L’ordre international s’est effondré » (Zheng Yongnian)

Un article de Zheng Yongnian (郑永年), directeur de l’Institut de l’Asie de l’Est de l’Université nationale de Singapour.

Publié le 04/06/2020 sur aisixiang.

La traduction a été réalisée par Lucienne Luwenga, collaboratrice à EIR.

 

Introduction

 

Le président Trump a déclaré le 29 mai que les Etats-Unis se retiraient de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Rien de surprenant, il avait déjà annoncé le 14 avril que les Etats-Unis suspendraient leurs financements auprès de l’OMS. Il reproche à l’Organisation une certaine complaisance à l’égard de la Chine, et critique ses décisions concernant l’épidémie de Covid-19. Trump estime que les informations et recommandations nécessaires à une politique de prévention de l’épidémie n’ont pas été transmis à temps. Ajoutant que la proclamation de la « pandémie mondiale » s’est elle aussi faite tardivement de sorte « qu’après autant de temps écoulé, L’OMS est responsable ».

Zheng Yongnian
Zheng Yongnian, politologue en vogue spécialiste du PCC et de Gramsci

Au fil des années, les Etats-Unis se sont retirés de nombreux accords dont l’accord de partenariat transpacifique (TPP), l’UNESCO, l’accord mondial sur les migrations, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, l’accord nucléaire iranien, le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire avec l’Union soviétique, les accords de Paris sur le climat, et ainsi de suite.

Mais ce retrait de l’OMS, ce n’est pas simplement un retrait de plus.

L’affaire ne se résume pas seulement à un « retrait ».

 

Après l’arrivée de Trump au pouvoir, l’orientation des États-Unis en matière de politique étrangère a subi une transformation d’une pensée économique américaine anormale à une pensée du pouvoir américain normale.

Trump veut « Rendre sa grandeur à l’Amérique », il estime que les Etats-Unis se sont trop impliqués à l’international et qu’ils assument une trop grande part du fardeau que représente le maintien de l’ordre international. Sur ce point, il n’innove rien puisque son prédécesseur Obama avait une politique similaire sans pour autant explicitement déclarer « les États-Unis d’abord » ou adopter une politique radicale de « retrait ».

De plus, en tant qu’ancien homme d’affaires Trump a pris l’habitude de déterminer l’implication étrangère des Etats-Unis à partir du coût économique. Par conséquent, s’il s’avère que le coût économique ne “vaut” pas le pouvoir obtenu, Trump réduira la part de contribution américaine. Une pratique qui suscite toujours le débat notamment lorsqu’il s’agit du partage des coûts avec des pays alliés tels que le Japon, la Corée ou encore l’Europe.

L’attitude de « retrait » de l’administration Trump est radicale et unilatérale. Les élites et les pays alliés l’ont vivement critiqué. Selon eux, «se retirer d’une alliance » renvoie directement au déclin de l’influence américaine. Les faucons américains ont eux aussi contesté le « retrait des alliances » car il signe à leurs yeux un abandon de l’espace international à la Chine et à d’autres.

Qu Dongyu
Qu Dongyu, directeur général de la FAO

En effet, à mesure que les Etats-Unis se retirent, la Chine émergente devient de plus en plus active sur la scène internationale. Ainsi, parmi les 15 institutions spécialisées des Nations Unies, la Chine a obtenu des postes de direction dans quatre agences, dont l’Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO),

l’Organisation de développement industriel (Onudi), l’Union internationale des télécommunications (UIT) et l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI).

Pour ce qui est de l’OMS, l’Occident considère son directeur général comme un pro-chinois.

Effondrement d’un ancien ordre international ?

 

Bien que le système international tende à la « démocratisation », il est plus difficile de démocratiser le système international que le système national. A titre d’exemple, tous les États membres des Nations Unies un droit de parole mais ils n’ont pas tous le même impact.

Dès lors, en raison de sa position de première puissance économique mondiale,

Robert Gilpin
Robert Gilpin, inventeur du concept de la “stabilité hégémonique”

les Etats-Unis fournissent la plus grande part de biens publics internationaux nécessaires à la survie et au développement de l’ordre international. L’économiste Robert Gilpin appelle ça la « stabilité hégémonique ».  Le « piège de Kindleberger » proposé par Joseph Nye de l’Université d’Harvard a la même signification : la stabilité de l’ordre international nécessite des biens publics internationaux suffisants, si ces derniers sont insuffisants ou manquants, l’ordre international est mis en difficulté.

Même s’ils jouent un rôle de chef de file dans le système international, les États-Unis ne sont pas les seuls à fournir des biens publics internationaux. Ce rôle est soumis à une série de conditions.

  • Premièrement, du fait qu’ils fournissent la plus grande part, les États-Unis peuvent exiger que d’autres pays, en particulier leurs alliés fournissent des parts.
  • Deuxièmement, l’ouverture du système international. Les États-Unis ne jouissent pas exclusivement de ce système, il est ouvert à d’autres pays (principalement des alliés occidentaux). Ces autres pays rejoignent le système et adhèrent à sa nature hiérarchique c’est-à-dire l’hégémonie américaine.
  • Troisièmement, à la suite à l’acceptation du leadership américain, les États-Unis ouvrent leur immense marché.

Selon le omarxiste italien Antonio Gramsci, quelles que soient les conditions, le statut d’hégémonie est obtenu parce que la puissance hégémonique peut transcender ses propres intérêts et veiller aux intérêts des autres acteurs.

Il est aujourd’hui avéré que les États-Unis perdent de plus en plus vite leur leadership international. Il semblerait que ces derniers n’échappent pas à la logique de développement et de survie des empires précédents : expansion, expansion excessive, impuissance et déclin. Bien que personne ne puisse prédire le déclin final des États-Unis, tout le monde s’accorde pour dire que les États-Unis sont dans une situation d’infirmité et de déclin relatif.

De ce point de vue, la direction de Trump des affaires internationales aux affaires intérieures n’est pas erronée. Si les États-Unis continuaient de trop s’impliquer à l’étranger, ils déclineraient plus rapidement.

Le déclin des États-Unis signifie-t-il nécessairement l’effondrement de l’ordre international ?

 

Pas nécessairement. Sur la question des biens publics internationaux, si les États-Unis n’avaient pas cette grande capacité d’approvisionnement, d’autres pays pourraient aussi les fournir.

La mondialisation a créé un village global, les pays sont interdépendants et ont davantage besoin de biens publics internationaux adéquats. La mondialisation a également provoqué l’essor d’un grand nombre de pays émergents, dont la Chine. Ces pays émergents ont une puissance économique forte et une capacité de fournir les biens publics nécessaires à l’ordre international.

La crise de l’ordre international n’est pas causée par le manque de biens publics. C’est la politique internationale qui est à l’origine de la pénurie de biens publics. A vrai dire, les « biens publics internationaux » ne sont que des belles boîtes pour la politique internationale du pouvoir.

La théorie de la « stabilité hégémonique » de Gilpin explique mieux l’essence de la politique internationale que les «biens publics internationaux»

C’est l’essence même de la compétition entre la Chine et les États-Unis sur la

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Robert Bruce Zoellick
Robert Bruce Zoellick, ancien président de la Banque mondiale, lors de son allocution lors de la session spéciale du Forum de développement de Chine

scène internationale.Les États-Unis ont perdu leur leadership international, et la Chine a rapidement émergé. Elle est aujourd’hui prête à assumer davantage de responsabilités internationales ou à fournir davantage de biens publics internationaux. Selon le concept de « partie prenante » de l’ancien représentant américain au commerce Robert Bruce Zoellick, les États-Unis maintiendraient l’ordre international existant en partageant le pouvoir international avec la Chine.

La Chine préfère rejoindre l’ordre existant que renverser la table

 

En tant que deuxième puissance économique, la Chine est depuis de nombreuses années le plus grand défenseur du système d’après-guerre. Elle n’a pas « commencé un nouveau cours », mais a choisi de rejoindre le système international existant pour jouer un plus grand rôle international.

À première vue, le choix de la Chine est idéal tant pour la Chine elle-même que pour les États-Unis, car elle permet d’éviter les conflits.

Toutefois, dans le domaine de la politique internationale, le problème n’est pas si simple.

Qu’il s’agisse de maintenir le système d’après-guerre ou d’essayer de jouer un rôle plus important dans le système existant, les défis auxquels la Chine est confrontée sont énormes.

Les défis de la Chine

 

  • Premièrement, les États-Unis ne se retireront pas de la scène politique internationale.

Malgré leur manque de capacité, les États-Unis demeurent le plus grand pays du monde, la plus grande économie, le plus grand marché, le système d’entreprise le plus novateur. Un pays avec autant de « plus » ne se retirera pas simplement de l’arène politique internationale, mais ne refusera de partager le pouvoir international avec un autre pays. D’autant plus si ce dernier ne partage pas sa culture et son système de valeurs. C’est une des différences avec le transfert pacifique de l’hégémonie internationale qui a eu lieu après la guerre entre Grande-Bretagne et les  États-Unis. Par le « retrait gracieux » de la Grande-Bretagne, les États-Unis sont devenus le pays leader au niveau international. Cela s’explique par les guerres féroces entre les pays européens et d’autres. Dans un contexte pareil, aucune puissance occidentale n’avait la capacité de diriger le monde, à l’exception des États-Unis qui avaient été épargnés par la guerre. L’homogénéité culturelle avec la Grande-Bretagne a également favorisé la domination américaine.

  • Deuxièmement, même si les États-Unis ne sont plus en mesure de diriger le monde, les pays occidentaux peuvent-ils accepter la Chine ?

Bien que ce monde ne soit pas occidental, il faut savoir que l’ordre mondial a été établi par le monde occidental. Les pays non occidentaux participent à cet ordre mais ils n’ont jamais dirigé le monde. Il sera très difficile pour la Chine de diriger le monde sans l’approbation du monde occidental. Actuellement, le vieux continent ne manifeste aucune volonté d’accepter le leadership de la Chine. Au contraire, les pays d’Europe développent plutôt suspicion et méfiance envers ce nouveau-venu.

La Chine fait partie du système mondial et en bénéficie. Elle souhaite maintenir l’ordre mondial et est disposée à coopérer avec d’autres pays, notamment les États-Unis. D’où son intérêt pour le concept de « partie prenante » de Zoellick. Elle estime que tant que les deux pays coopéreront, tout problème pourra être résolu. Mais s’il s’avère qu’il y ait un conflit entre eux, tout le monde sera atteint par le désastre.

Le nouvel ordre : scindé en deux ?

 

Bien que de nombreux diplomates et observateurs diplomatiques, y compris Kissinger, anticipent l’émergence d’un nouvel ordre, il ne sera pas une partie de plaisir.

Il ne sera certainement pas la réparation de l’ancien. L’expérience historique a montré que le nouvel ordre aura inévitablement lieu dans les zones régionales et locales, et s’étendra de l’ordre régional et local à l’ordre international. Qu’il s’agisse de la guerre commerciale sino-américaine ou de la lutte entre la Chine et l’Occident causée par l’épidémie de coronavirus, le monde se transforme en « un monde, deux systèmes et deux marchés ».

Si les organisations internationales existantes sont affaiblies, la notion  «d’un seul monde» demeura virtuelle et les deux systèmes et les deux marchés seront une réalité. Si tel est le cas, il n’y aura rien de surprenant. Après la Seconde Guerre mondiale, malgré le système centré sur l’ONU, des systèmes occidentaux tels que le Groupe des Sept (G7) existent toujours et de nombreux problèmes internationaux sont résolus par le système occidental, et non par le système des Nations Unies. La Chine a déjà commencé à compléter le système mondial existant, comme les BRICS, les banques BRICS, ou encore la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et l’initiative de la «Route de la soie». Le gouvernement britannique encourage déjà la formation d’un groupe de 10 (l’ancien G7 plus l’Australie, la Corée et l’Inde) pour développer des technologies 5G pour lutter contre la Chine. Si un autre groupe comme Gx apparaît à l’avenir pour soutenir un autre système et marché, cela peut être dû aux lois objectives de la politique internationale, et non à l’intention initiale de la Chine.

Si la mondialisation se poursuit, il ne faut même pas s’étonner que certains pays deviennent membres de deux systèmes et de deux marchés à la fois.

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