Now Reading
Poids plumes et poids lourds, les femmes dans le secteur du fret routier en Chine

Poids plumes et poids lourds, les femmes dans le secteur du fret routier en Chine

Article traduit par Audrey Taieb, collaboratrice de EastIsRed – Source: Ici

Cette enquête vous emmène au cœur de la vie de quatre femmes devenues chauffeur routier dans l’Empire du Milieu. Pour point de départ de cette synthèse : l’article de Liu Yixian (刘怡仙) et Zhang Yuehan (张玥晗) du Southern Weekly (南方周伟) rédigé à partir du travail réalisé en 2019 par Ma Dan (马丹), chercheuse associée à l’Académie des Sciences Sociales de Pékin (北京市社科院) et membre de l’équipe de recherche chargée d’une enquête auprès des chauffeurs routiers (卡车司机调查报道课题组成员).

 

Guo Rongli (郭容利)

Poids plumes

Guo Rongli (郭容利) a 32 ans. Cette femme mariée, mère de deux enfants conduit un camion de fret (高栏卡车) de 4,2 mètres de haut. Son travail quotidien consiste à transporter les marchandises de l’usine du district de Pidu (郫都区) au centre de distribution logistique de Xindu (物流集散地新都区) via la voie rapide G4202 de Chengdu (成都市绕城高速公路) puis à les acheminer dans les provinces du Fujian, du Shandong, du Yunnan.

Trajets fréquemment réalisés par Guo Rongli (郭容利)
Trajets fréquemment réalisés par Guo Rongli (郭容利)

L’endroit où elle séjourne le plus souvent : le parc logistique (物流园) du district de Xindu. Situé aux alentours de la ville de Chengdu [capitale de la province du Sichuan, 16,5 millions d’habitants], à une vingtaine de kilomètres de son centre-ville, c’est le plus grand centre de distribution des dix que compte l’agglomération.

Le 16 mai, lorsqu’elle arrive dans le parc logistique, pas de longue file d’attente comme c’est le cas d’ordinaire. Elle salue d’une voix forte, chaleureuse et enthousiaste ses meilleurs amis, des camionneurs de sexe masculin. A leurs yeux, Guo Rongli a les caractéristiques nécessaires pour être chauffeur : elle est audacieuse et fiable. Son amie, Deng Cuihua (邓翠花) a aussi été conductrice de camion – un camion poids lourd de 6,8 mètres de long (一辆6.8米长的厢式货车). Aujourd’hui, elle a ouvert une maison de thé dans le parc logistique. Son officine est principalement fréquentée par les chauffeurs ; leurs camions en file, en attendant les ordres logistiques, ils y jouent aux cartes et au mahjong. Interrogés ce jour-là, ils avouent qu’à part Deng Cuihua, ils n’avaient pas vraiment rencontré de femmes conductrices de poids lourds.

Selon les sources, les femmes chauffeurs routier en Chine oscilleraient entre 300 000 et 1,5 million. En janvier 2016, la Direction du fret routier de la Fédération chinoise de la logistique et des achats (中国物流与采购联合会) dans son « Rapport d’enquête sur le statut des camionneurs » (《卡车司机从业状况调查报告》) comptait 1% de femmes conductrices. En août 2019, la Fédération nationale des syndicats (全国总工会) déclarait lors d’une conférence de presse que les conductrices représentent moins de 2% de la main d’œuvre du secteur. Selon le troisième rapport d’enquête des chauffeurs routiers chinois (中国卡车司机调查报告NO.3), publié par l’institut de recherche de la fondation de charité Transfar Foundation (传化慈善基金会公) le 6 mai 2020, les femmes transportant des marchandises par la route représenteraient 4,2 % du total des 30 millions de chauffeurs routiers. Cette faible proportion peut s’expliquer par le scepticisme du marché du travail sur leurs qualifications professionnelles et leurs capacités personnelles à exercer dans le secteur. Le profil moyen de ces dernières : 35 ans, mariées et mères de famille.

 

Routières par accident

 

Selon la chercheuse Ma Dan, la plupart des conductrices sont entourées dans leur famille proche de personnalités fortes, incarnées par un père, un frère, un mari. Les figures masculines de la famille de Guo Rongli travaillent dans l’industrie du camionnage (père, beau-frère, grand-frère, petit-frère). Sa mère coordonne la petite entreprise familiale : trajets et itinéraires des trois ou quatre engins, approvisionnement en marchandises, équilibre des recettes et dépenses.

C’est avec l’essor de l’industrie du fret routier en 2008 que son père a appelé Guo Rongli à conduire, elle aussi. Elle venait d’accoucher et allaitait toujours. Après avoir appris le maniement d’un camion, elle a acheté un véhicule de 3,3 mètres pour participer aux activités de fret de la famille. Au cours des premiers mois de sa carrière, son père l’a emmenée rencontrer les fabricants partenaires un par un, tandis que sa mère les escortait avec le nouveau-né.

D’après les statistiques de la Fédération nationale des syndicats (全国总工会), 91,5% des ménages indépendants engagés dans le transport routier de marchandises à l’échelle nationale possèdent un véhicule, ce qui fait du secteur un secteur familial.

La famille de Yin Yunxia (殷允霞) établie à Tengzhou, Shandong (山东滕州) exerce également dans le secteur. Yin Yunxia a 29 ans d’expérience de conduite : en 1991 elle commence à conduire des véhicules agricoles et tricycles (农用车、三轮车) ; en 1994, elle obtient un permis de conduire B (驾驶证B照) ; en mai 2016, enfin, elle acquiert une semi-remorque de 13 mètres (13米长的半挂车), avec lequel elle parcourt la ligne longue-distance Shanghai-Shandong – ce qui équivaut à plus de 20 heures de route dans un sens.

Trajet régulièrement effectué par Yin Yunxia (殷允霞)
Trajet régulièrement effectué par Yin Yunxia (殷允霞)

Deng Cuihua, elle, a acquis une fourgonnette de 3 mètres (三米多的微货车) un an après son mari. Lors des entraînements pour passer le permis B, l’entraîneur a été très sévère, giflant sa main douloureusement. Comme Ma Dan le constate dans son enquête, la discrimination ressentie par les conductrices provient initialement des écoles de conduite.

 

Égales face à la route

 

Song Yulan (宋玉兰) conduit un camion-remorque à plateau de 17,5 mètres de long (17.5米长的平板挂车), pour le transport des légumes et des fruits. C’est la seule femme à avoir figuré au palmarès 2018 des Top 10 plus beaux/belles camionneurs/camionneuses de Chine (“十大最美货车司机”), lancé par la Fédération nationale des syndicats (全国总工会), le ministère des Transports (交通运输部) et le ministère de la Sécurité publique (公安部).

Song Yulan (宋玉兰) sur la photo officielle du palmarès (6e en partant de la gauche)
Song Yulan (宋玉兰) sur la photo officielle du palmarès (6e en partant de la gauche)

 Le type de cargaison dont elle s’occupe doit être livré dans les 24 heures. Les deux conducteurs/trices se relaient et ne peuvent pas s’arrêter à mi-chemin. Ils doivent donc boire, manger, et dormir en voiture. Le 14 mai 2020 lorsqu’un journaliste du Southern Weekend la contacte, elle vient de terminer un trajet de la ville de Hami au Xinjiang (新疆哈密) à la ville de Weifang au Shandong (山东潍坊). Rentrée chez elle à minuit, elle se lève quatre heures plus tard pour charger une cargaison de légumes de l’équivalent de 14 tonnes des serres de Shouguang, Shandong (山东寿光) à son camion – et ce, jusqu’à 17 heures. Puis, avec une de ses collègues, elles se remettent en route pour un trajet de 24 heures vers Huaihua dans le Hunan (湖南怀化), chacune dormant 4 heures 30 à tour de rôle.

Trajets réalisés par Song Yulan (宋玉兰) en quelques jours
Trajets réalisés par Song Yulan (宋玉兰) en quelques jours

De nos jours, le secteur du fret routier n’est plus très rentable, confie Song Yulan : il y a une dizaine d’années, pour aller d’Urumqi (Xinjiang) au Shandong, on la payait 500 à 600 RMB ; elle ne reçoit plus que 420 RMB aujourd’hui. Dans le passé, elle possédait son propre véhicule, mais elle travaille maintenant pour une petite entreprise de logistique, comportant une vingtaine de camions, et des employés « saisonniers ». En tant que femme, son métier ne varie pas de celui des hommes : en plus de la route, elle doit entretenir son camion, aider au chargement et au déchargement, affronter les éventuelles pénalités de la police de la circulation, prêter attention aux voleurs de pétrole durant les nuits…

D’après la chercheuse Ma Dan, le travail des femmes nécessite la même efficacité et rapidité que celui des hommes – l’écart entre les sexes dans le secteur du transport routier est, sur ce plan-là, pratiquement invisible.

 

Le deuxième sexe

 

See Also

On associe habituellement au transport de marchandises les « tripes » et la force physique. Les femmes seraient inadaptées à ce genre de métier. C’est ce qui semble durablement installé dans l’esprit des hommes qu’elles rencontrent. Début mai, Song Yulan et sa partenaire de route transportaient du charbon du comté de Shenmu dans le Shaanxi (陕西神木县) à Chengdu (成都), via la voie rapide de Wubao (吴堡高速). Cette voie est particulièrement difficile à parcourir car la route n’est pas régulière. Au cours d’une pause sur une aire de repos, des conducteurs masculins les ont abordées pour s’inquiéter de leur capacité à emprunter cette route à grande vitesse, et à défaut d’inquiétude de la part de leurs consœurs, ils leur ont néanmoins recommandé la prudence. En en parlant, Song Yulan s’esclaffe et trouve toujours aussi bizarre que les hommes aient de l’empathie pour les « faibles » – cela fait deux décennies qu’elle est confrontée à ce type de considération. Parce qu’elle est une femme, Yin Yunxia a également été « prise en charge » par la police de la circulation. Un des policiers qui s’apprêtait à prendre sa retraite avouait n’avoir encore jamais vu une femme au volant d’une si grande semi-remorque.

La contrepartie, ce sont les expériences uniques des femmes au volant. Il leur arrive par exemple d’emmener leurs enfants en voiture. A seulement 2 mois, la deuxième fille de Guo Rongli participait aux trajets de fret. Aujourd’hui, l’enfant a deux ans, elle suit Guo Rongli toute l’année, et comprend déjà presque les « rouages du métier » ! Alors que leur véhicule venait de quitter le port de logistique – il pleuvait – la fillette, inquiète, a pointé le camion qu’elle voyait en disant : « Maman, il n’a pas couvert la toile de pluie. Et nous, avons-nous couvert notre camion ? »

Mais lors des longs trajets, il peut être gênant pour une femme d’avoir pour partenaire un conducteur masculin – par exemple elle ne peut pas suspendre ses sous-vêtements dans la cabine… Song Yulan raconte que lors d’un trajet, alors qu’elle se reposait sur la couchette, son partenaire de route masculin, pour la réveiller, la caresse, au lieu de lui parler ou de crier. En réponse, elle le bat violemment, lui promettant de faire pire la prochaine fois. Song Yulan ne comprend pas le geste déplacé de son co-équipier : ne perçoivent-ils pas tous deux le même salaire ? Li Sipan (李思磐), fondatrice du New Media Women’s Network (新媒体女性网络), spécialiste des questions de genre, estime qu’il s’agit typiquement là de harcèlement sexuel en milieu professionnel.

 

En route vers l’émancipation

 

Pour Song Yulan, le harcèlement sexuel est le plus gros problème que rencontrent les conductrices de camions. Elle a cherché une partenaire conductrice, mais il est difficile d’en rencontrer.

Ma Dan a découvert dans son enquête que les sociétés de logistique et de livraison express laissent rarement des femmes parcourir de longues distances. Un directeur d’entreprise de logistique y indique que ce sont autant de frais de communication et de gestion épargnés : non seulement les femmes chauffeur de camion sont moins demandées, parce que les trajets à longue distance ne leur conviendraient pas, mais il est aussi difficile de former un partenaire de sexe masculin qui les respecte. Selon la chercheuse, cette « division sexuée du travail » place les femmes dans une position marginale, et freine le développement de leur carrière. L’enquête du rapport n°3 (voir supra) préconise, dans un premier temps, de favoriser le recrutement des femmes dans cette branche.

Pour suggérer un moyen de contribuer à l’amélioration du statut des conductrices de fret en Chine, Li Sipan a cité une expérience réalisée en Australie : en effet, dans l’industrie minière à prédominance masculine, plusieurs gouvernements locaux ont encouragé les femmes à créer des associations d’entraide pour favoriser le développement de leur carrière, et l’échange de conseils concernant la mobilité familiale.

Pour bien comprendre la détermination de ces femmes, remarquons les préparatifs de Song Yulan avant un départ : elle aime se faire belle, elle se maquille, elle choisit ses boucles d’oreilles… Une fois sur la route, elle transpire tellement qu’à l’arrivée, elle est souvent méconnaissable. Qu’importe ! Dans ce métier, elle met toute sa passion.

 

Point de comparaison avec la France

L’Observatoire Prospectif des métiers et des qualifications dans les Transports et la Logistique (OPTL) met en évidence dans son rapport 2018 une sous-représentation des effectifs féminins employés dans le transport routier de marchandises : 3% soit 11 600 femmes. Pour information, les femmes représentent 10% des effectifs de la famille professionnelle « conduite », 25% d’entre elles étant employées dans le transport routier de voyageurs, et 36% dans le transport sanitaire.

View Comments (0)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Scroll To Top