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Quand l’internet chinois se prend de passion pour les tombeaux anciens

Quand l’internet chinois se prend de passion pour les tombeaux anciens

Cet article a été publié sur le site 南方周末  et traduit par Marion Venus.

15 juin 2020, à Xingtai, dans le comté de Guangzong, province du Hebei, aux abords d’un tombeau ancien de la dynastie Song. Il est 6h30 du matin quand le calme du site archéologique est brisé. Un utilisateur de la plateforme de vidéos en ligne Kuaishou démarre un live : « Suivez moi, je vous emmène jusqu’au tombeau ». 

Non loin de là, « Mademoiselle Dong » invite d’une voix brisée « tous ceux qui aiment les tombeaux anciens, l’histoire et la culture » à s’abonner à son compte. 

Pour voir par-dessus la clôture qui protège le site et le travail des archéologues, « frère Leizi », lui, n’hésite pas à grimper aux arbres. 

C’est une scène comme il s’en déroule un peu partout en Chine. Entre vidéastes amateurs aux pratiques plus ou moins légales, pilleurs de tombes éhontés et archéologues impuissants, cet article initialement publié dans le Southern Weekend 南方周末 analyse une tendance insolite qui ne cesse de prendre de l’ampleur : les visites virtuelles de tombeaux anciens. Ou quand le consumérisme s’empare du patrimoine culturel de la Chine. 

Consommer la culture

 

Sur Kuaishou, les vidéos de tombeaux anciens sont légion. Certains s’amusent même du fait qu’il y ait plus de personnes qui filment les sites que d’archéologues au travail. Sur Tik Tok (抖音), les vidéos de « tombeaux anciens » collectionnent plus de 390 millions de vues. Les « visiteurs de tombeaux » laissent leur empreinte à travers tout le pays, se rendant sur les sépultures d’empereurs, de généraux, de personnages historiques ou de célébrités locales. 

Da Long (大龙), 35 ans et 6,7 millions d’abonnés sur Tik Tok, est l’un de ces « visiteurs de tombeaux ». Il s’est déjà rendu sur plus de 100 sites et a même organisé des lives avec historiens et auteurs. Si Da Long jouit d’une importante renommée dans le milieu, c’est qu’il a obtenu l’autorisation d’explorer l’arrière-cour du tombeau est des Qing, d’ordinaire interdite au public. Une vidéo qui lui a valu 2 millions d’abonnés supplémentaires.

Xi Muliang (奚牧凉), doctorant à l’Ecole d’archéologie et de patrimoine culturel de l’Université de Pékin, suit depuis longtemps le compte de Da Long : « les espaces interdits au public sont-ils plus intéressants que ceux qui leur sont accessibles ? Non, pas forcément ». Alors pourquoi les gens sont-ils si attirés par l’exploration de l’inconnu, par les choses à l’état « sauvage », s’interroge-t-il? 

e 13 juin 2020, sur le site archéologique du groupe de tombes de Laofenshan dans le village de Quanfu
Le 13 juin 2020, sur le site archéologique du groupe de tombes de Laofenshan dans le village de Quanfu (Henan)

« Depuis quelques années, la culture s’est popularisée et a pénétré dans le monde du consumérisme. Les gens veulent consommer le patrimoine mais les musées et les créations culturelles ne leur suffisent pas, ils veulent se sentir privilégiés. Il semblerait que le procédé archéologique soit en train de devenir un bien de consommation », explique Xi au Southern Weekly. « Ce phénomène pose des problèmes en termes de conservation du patrimoine local et reflète l’évolution de l’attitude de notre société envers le patrimoine ». 

Le combat pour se faire entendre

 

Da Long ne se contente pas de visiter les tombeaux de sites classés, comme celui des Qing. Il se rend régulièrement sur ce qu’il appelle des « tombeaux sauvages ». 

« L’appellation de tombeau sauvage est une invention populaire, cette notion n’existe pas dans le domaine du patrimoine culturel, que ça soit du point de vue juridique, politique ou académique » explique Liu Weihong, professeur à la School of Cultural Heritage de Northwest University. Selon lui, parler de « tombeaux sauvages » est d’une part un moyen d’attirer l’attention du public, et d’autre part une stratégie pour échapper aux contrôles : « Si on regarde les vidéos et lives qui sont diffusés actuellement, on voit bien que les amateurs d’histoire populaire n’explorent pas que des tombeaux qui n’ont pas encore obtenu le statut de patrimoine protégé ou qui sont perdus dans la campagne. Ils parviennent aussi très souvent à pénétrer dans des tombeaux protégés, parce que les contrôles des services de conservation du patrimoine sont insuffisants ». 

Tombeaux suspendus
Tombeaux suspendus au Sichuan

Porté par les séries télévisées mettant en scène des pilleurs de tombes, l’intérêt du public pour les tombeaux ne cesse d’augmenter. A partir du milieu de l’année 2014, on observe une forte augmentation des recherches Baidu portant sur le terme « tombeau ancien ». L’année dernière, les recherches se sont concentrées principalement autour des termes « pillage de tombes », « cadavres anciens », « mausolée de Qin Shihuang » ou encore « ouverture du cercueil de Wu Zetian ». Les « tombeaux sauvages », perdus dans la nature, répondent peut être mieux à l’image fantasmée diffusée par les séries télévisées et à la soif de nouveauté du public que les sites ouverts aux visiteurs. 

Toujours selon les données de Baidu, plus de 80% des recherches sur le sujet sont effectuées par des personnes âgées de 20 à 40 ans, dont 59% d’hommes. 

Les abonnés de Da Long, aussi, sont majoritairement des hommes de 20 à 40 ans. « Les gens regardent mes vidéos pour apprendre, pour se cultiver » explique le jeune homme, qui effectue généralement une analyse de l’antichambre et de la chambre principale du tombeau qu’il explore, et raconte des anecdotes sur la forme de la tombe et la vie de son propriétaire. Il dit avoir passé beaucoup de temps à se documenter sur l’archéologie et les tombeaux afin de pouvoir parler de l’histoire des lieux qu’il visite. « N’importe qui peut filmer, mais parler d’histoire et de tombeaux anciens en direct, ce n’est pas donné à tout le monde », dit-il avec fierté. 

Pour Chen Yan (陈彦), qui travaille dans le milieu éducatif à Xi’an, ces vidéos ont une valeur en termes de vulgarisation de l’histoire, mais leur contenu reste superficiel. « La plupart de leurs informations, ils ont dû les trouver sur Baidu. Ils cherchent à attirer à l’attention et risquent d’induire le public en erreur. J’aimerais entendre s’exprimer des archéologues et des historiens ». 

Miao Lingyi (苗凌毅), doctorant à la School of Cultural Heritage de Northwest University (西北大学文化遗产学院), explique que les vidéastes interprètent la structure des tombes et leur histoire en fonction de leur propre niveau de connaissances, et qu’ils n’ont pas à assumer les conséquences de leur prise de parole, alors que les archéologues se doivent de mener des recherches pluridimensionnelles, en consultant des documents historiques, étudiant le contexte géographique, etc pour aboutir à une interprétation scientifique. « Ils sont plus prudents dans leurs propos, mais leur discours est aussi plus sec ». 

« Nous, les archéologues, faisons rarement ce genre de chose, et c’est brouillon quand on raconte une histoire. Du coup, on a perdu notre droit à la parole et c’est eux qui en ont profité », reconnaît à contre-coeur Chen Gu (沈古), professeur d’archéologie.  

Tombe
Cadavre féminin dans le film “Dragon Quest” – Les films IP et les séries télévisées sur les vols de tombes sont populaires.

Valeur monétaire et valeur culturelle

 

« Oncle Jiong », un autre visiteur de tombes actif sur la plateforme Kuaishou, explique qu’il a deux types d’abonnés : ceux qui voudraient qu’il vienne explorer un tombeau près de chez eux, et ceux qui s’intéressent aux reliques et trésors, qui veulent savoir ce qu’il y a dans les tombeaux, s’il s’agit de « vrais » trésors, etc. La plupart de ses fans font partie de la deuxième catégorie

« À présent, ce qui intéresse le plus le gens, c’est la valeur monétaire des reliques qui se trouvent dans les tombeaux, alors que les archéologues souhaiteraient que le public en comprenne la valeur culturelle et la valeur pour les sciences du patrimoine, et qu’à travers ces objets, il puisse se faire une idée plus précise du comportement humain et de l’histoire », explique Miao Lingyi. 

Chen Gu abonde : « Nous n’aimons pas trop révéler au public ce que nous déterrons. Dès notre premier jour d’études, on nous inculque que tout ce que nous trouvons est précieux, sans distinction aucune. Un morceau de poterie brisée et une couronne en or ont la même valeur. Il se pourrait même que la poterie cassée ait une valeur académique supérieure à la couronne ». Chen Gu répète souvent à ses étudiants que les objets ont une valeur intrinsèque et qu’il ne faut pas chercher à connaître leur valeur monétaire. Il a lui même vécu une mauvaise expérience. Après avoir évoqué ses fouilles avec quelques personnes, ces soi-disant amateurs d’histoire se sont rendu sur place, ont creusé pour trouver des objets et sont allés jusqu’à les mettre en vente en ligne. Un comportement qui met le professeur hors de lui. 

Quant à Miao Lingyi, il s’inquiète de voir autant de caméras autour des sites de fouille. « Tant qu’elles n’ont pas été publiées, ces informations sont confidentielles et leur révélation inopinée peut avoir des effets négatifs : les vidéastes mal-informées peuvent diffuser des interprétations erronées et le fait de révéler l’emplacement des tombeaux peut attirer les pilleurs ». 

Les « visiteurs de tombes » soulèvent en effet de nombreuses controverses. On leur reproche notamment de pénétrer sans autorisation dans des sites protégés, d’explorer et de filmer des endroits interdits au public, de toucher les vestiges… 

Wang Yunliang (王运良), professeur à la School of History and Culture de l’université du Henan (河南大学历史文化学院) explique que les sites interdits au public le sont soit parce que les fouilles archéologiques ne sont pas terminées, soit parce qu’ils ne remplissent pas les conditions d’accueil du public. En y pénétrant, les visiteurs de tombeaux risquent d’abîmer le patrimoine culturel ou de se mettre en danger. 

Face aux vidéos de « visiteurs » qui endommagent les artefacts culturels, Chen Gu ne peut que se lamenter. « Tout ce que nous pouvons faire, c’est évaluer les dégâts après coup, par exemple la destruction de certaines données d’origine ou des dommages irréversibles causés par l’éclairage et le matériel des vidéastes ». 

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Da Long et Oncle Jiong, les « visiteurs de tombeaux », se défendent quant à eux de tout comportement illégal ou de révéler l’emplacement de nouvelles tombes aux pilleurs. Ils vont même plus loin, le premier se targuant de contribuer à la diffusion du savoir, le second d’avoir pour mission de garder une trace de sites qui risquent de disparaître faute de conservation adéquate. 

Des archéologues impuissants

 

« On est témoins de la disparition de l’histoire et on ne peut rien y faire. C’est une période d’impuissance pour les archéologues », résume Miao Lingyi. 

Selon le bureau national du patrimoine, la Chine compte 760 000 vestiges culturels immobiliers. En ce qui concerne les ruines en surface qui ne résistent pas, qui ne sont pas protégées ou qui ont une faible valeur en termes de développement, ainsi que les reliques découvertes lors de la construction d’infrastructures urbaines, ils sont photographiés et prélevés. Une fois que toutes les informations ont été répertoriées, les artefacts sont remis en place ou restitués au développeur. Il y a donc très peu de sites archéologiques qui sont réellement protégés. 

Si tous les sites classés sont en principe protégés, des inégalités subsistent. L’état des tombes qui se situent à l’intérieur du mausolée de Maoling et de celles à l’extérieur de l’enceinte, par exemple, est très différent. « C’est incomparable. Les tombes de Wei Qing et Huo Guan se situent au milieu des champs, il y a très peu de visiteurs, elles sont envahies par les mauvaises herbes, il y a des détritus et même des gens qui y font leurs besoins… » déplore Chen Yan. 

Wang Yunliang a expliqué au Southern Weekend qu’au niveau local, le système chinois de conservation du patrimoine est réparti en trois niveaux : le comté dispose de comités de conservation du patrimoine culturel 文物保护管理委员会, le canton, de « stations culturelles » 文化站, tandis qu’au niveau des villages, on trouve des conservateurs bénévoles 业余文物保护员. « Comment attirer l’attention au niveau local sur des vestiges culturels qui ne sont pas bien classés ou qui ont un faible potentiel touristique ? », interroge Xi Muliang. 

« Beaucoup de tombeaux sont gérés par les habitants du village », ajoute Oncle Jiong. « Ils vous disent que l’accès est interdit, mais si vous leur parlez gentiment, ils vous laissent parfois rentrer ». 

Dépasser les discours

 

« Les instances en charge de la supervision du patrimoine sont souvent dépassées. Le problème essentiel est le manque de personnel sur le terrain », explique Liu Weihong. Il cite l’exemple d’un comté du Hebei qui compte 37 sites protégés de niveau national mais dont l’office de conservation ne compte que 3 employés permanents, aux salaires très bas. « Le comté n’a pas véhicule et pas de budget, alors comment faire ? S’ils arrivent à inspecter deux fois par an chacun des 37 sites, c’est déjà bien. La plupart du temps, c’est le vide total ». 

« Au niveau des villes et des comtés, les organismes de conservation du patrimoine des villes et des comtés n’ont pas de budget. La politique actuelle, c’est de ne pas affecter de fonds à la protection du patrimoine, sauf en cas de problème majeur. Et encore, il faut demander une subvention qui doit être approuvée à plusieurs niveaux de la hiérarchie », poursuit Liu. 

Il a été déclaré pendant les « deux sessions » de 2020 que dans le cadre de la réforme des structures administratives, les organismes provinciaux de conservation du patrimoine ont déjà été renforcés. En revanche, au niveau des villes et des comtés, les organismes ont été fusionnés. Une approche qui, selon Wang, a tendance à réduire le périmètre d’action de ces organismes. 

En 2010, « l’archéologie publique » a vue le jour afin de promouvoir la discipline auprès de la population, conduisant à l’ouverture au public de sites préalablement fermés. Indéniablement, cette démarche a contribué à l’engouement pour les tombeaux anciens sur les plateformes vidéo. Mais selon Liu Weihong, « l’archéologie publique » est encore peu développée : les visiteurs ont accès au site et à quelques explications de la part d’un professionnel, mais ne sont pas immergés dans la démarche de l’archéologue. Il regrette d’ailleurs que les archéologues accordent si peu d’importance à l’éducation et à la vulgarisation. 

« Les tombeaux anciens témoignent de l’histoire, ils sont là pour nous rappeler que telle personne a vécu ici par le passé. Face à une tombe, vous repensez à l’histoire, vous réfléchissez, vous pouvez même vous sentir inspiré », raconte Chen Yan au journal. Les sites sont généralement très peu fréquentés et les terrains, en altitude. « Une fois arrivé en haut vous vous sentirez libre, heureux », poursuit Chen avant de conclure : « tous les tombeaux méritent d’être protégés ». 

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