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[Série] #1 Le Yunnan, base d’opération de la police chinoise au Myanmar

[Série] #1 Le Yunnan, base d’opération de la police chinoise au Myanmar

Cette série s’attache à décrire l’accroissement de la présence policière chinoise en Asie du Sud-Est. Nous commençons par le Myanmar. D’autres pays comme le Laos et la Thaïlande suivront.

Le Myanmar, repère des fraudeurs et des criminels chinois en ligne

Ces derniers mois, les médias chinois sont dithyrambiques. Entre septembre et octobre, 2 349 suspects de « fraude sur internet » [电诈] ont été remis aux autorités chinoises par la police birmane.

Ce « succès », qu’illustre nombre de vidéos et de photos dans les journaux chinois, interroge. La nationalité des inculpés n’est jamais précisée. Sont-ils des ressortissants chinois, ou simplement des Birmans d’origine chinoise ? Les médias ne précisent pas. Pourquoi le Myanmar ne les juge pas dans ses propres tribunaux, en vertu du principe de compétence territoriale des juges ? Et enfin, pourquoi cette jubilation de la part des médias officiels ?

Les opérations menant à ces séries d’arrestations extraterritoriales remontent à loin. Déjà en 2017, la province du Yunnan (Chine) a posé la première pierre de la coopération policière avec ses voisins frontaliers, et en particulier le Myanmar avec la fondation d’un « Centre global de coopération en matière de sécurité et d’application de la loi Lancang-Mékong ». But affiché: lutter contre la fraude en ligne [电诈].

Signe de l’importance accordée à cette institution, son président est également Membre de la Commission de Contrôle de Discipline du Ministère de la Sécurité Publique

Cette « fraude en ligne » (电诈) est un concept fourre-tout qui couvre à la fois “les jeux de hasard, la fraude (vol), et les délits dérivés tels que la traite des êtres humains, les enlèvements et la détention illégale”, selon les médias officiels chinois. Les mots-valises sont fréquemment employés par la communication officielle chinoise, comme dans le cas de la lutte contre les mafias, afin de rendre les chiffres de leurs résultats plus impressionnants.

La situation qui suscite cet accroissement de la présence policière chinoise chez ses voisins est préoccupante. De nombreux ressortissants chinois sont victimes de la traite d’être humains, prostitution forcée, racket, disparition voire assassinat après que des « fraudeurs en ligne » les aient attiré sur le territoire birman via internet. Ce territoire, mal organisé, mal dirigé, constitue un refuge idéal pour ces fraudeurs – et notamment sa partie nord (北缅).

Ces trafics humains vont dans les deux sens. De nombreuses femmes Birmanes ont été enlevées pour être mariées de force à des paysans chinois, comme le rapporte cette enquête de Nikkei. Victimes des conflits ethniques sanglants qui émaillent le pays, ce sont des cibles vulnérables pour les trafiquants.

Le phénomène criminel prend une telle ampleur que ce 25 juillet , lorsque l’ambassadeur de Chine au Myanmar, Chen Hai, a rencontré le ministre des Affaires étrangères du Myanmar, Than Sui, ils sont arrivé à une seule conclusion: leur volonté commune « d’éradiquer le cancer de la fraude aux jeux de hasard au Myanmar et traduire en justice les forces mafieuses et le crime organisé » [source: 扬子晚报].

Un reportage sur des victimes des fraudeurs du Myanmar forcées à la prostitution

La réputation de criminel des chinois du Myanmar est proverbiale : les Chinois issus de ce pays tendent même à cacher leur origine. Sur le média Red Star News, une femme témoigne : » Nous sommes rentrés dans notre village, dans le Sichuan. On nous a demandé d’où nous revenions, et nous avons répondu : « du Myanmar. » Nous avons clairement senti que les autres villageois qui souriaient tout à l’heure ont changé d’expression. Certains d’entre eux ont même commencé à nous éviter« .

Et de nombreux témoignages sont à l’avenant, témoignant encore du lourd passif birman aux yeux des chinois du Yunnan, une province victime des trafics en tout genre, enlèvements et proxénétisme qui sont enracinés dans le fameux « triangle d’or » frontalier.

La police chinoise infiltre le Myanmar

Pour ébranler ce sanctuaire de la fraude en Chine, la police ne s’est pas contenté d’accord avec son voisin.

La Chine agit à l’exemple des commissariats de Qingtian, Ouhai, et globalement de Wenzhou qui construisent des « ponts » en Europe pour agir directement sur place via des intermédiaires. Ici, pour le Myanmar, c’est la province du Yunnan qui est sollicitée, et en particulier sa capitale, Kunming [昆明], ainsi que les villes de Pu’er [普洱], de Lincang [临沧] et de Xishuangbanna [西双版纳州] qui sont toutes trois à la frontière.

L’ascendant de la Chine étant plus fort sur le Myanmar que sur les pays d’Europe, l’implication policière chinoise y est naturellement plus importante.

Ainsi, des opérations de police frontalières conjointes sont régulièrement organisées. Mais le Yunnan envoie également des « groupes de travail » de la police directement sur zone, dans le territoire Birman. Ces “groupes de travail” de la police réalisent directement des opérations de police extraterritoriales. Le 27 août 2023, par exemple, un « groupe de travail du Zhejiang » s’est rendu au Myanmar pour “escorter” 5 fraudeurs jusqu’en Chine. [27 août 2023].

Les 5 fraudeurs en question

Les gouvernements provinciaux chinois n’hésitent pas à lancer des avis de recherche publiques, assorties de primes, pour des « fugitifs » ou des criminels soupçonné d’agir depuis le Myanmar, avec photos à l’appui. Les informations sont donc directement données à la police chinoise, qui se charge d’intervenir par la suite.

Cette infiltration directe et assumée de la Chine au Myanmar, quoique rarement précisée, est facilitée par sa position dominante vis-à-vis de son voisin.

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Le Myanmar souffre d’une situation politique trouble, et certaines de ses régions sont en insurrection contre le pouvoir central. Il s’agit notamment du « pays Wa » [佤邦 – Wa Bang].

De fait, la Chine cultive une relation privilégiée avec le pays Wa, qui correspond à une zone tampon avec le Myanmar et ses nombreux troubles et trafics en tout genre. « Les Wa sont l’une des populations les moins connues d’Asie bien que l’on en estime leur nombre à 800 000 en Birmanie (État shan) et à 400 000 en Chine (Yunnan)” [Conflits et trafic d’opium dans le Triangle d’or (Questions internationales no 11 – janvier-février 2005) de Pierre-Arnaud Chouvy].

Carte indiquant le territoire « Wa » en jaune foncé, et le Yunnan en gris.

La Chine a largement armé la résistance Wa contre l’autorité centrale birmane, en fournissant hélicoptères et missiles antiaériens. Elle s’en sert comme d’une base policière avancée en pays Birman, ainsi que comme instrument de pression sur l’autorité centrale du Myanmar. Pour donner une idée de l’influence chinoise sur ce bout de territoire du Myanmar, citons l’affaire de Bao Yanban, l’ancien ministre « de la construction urbaine » du pays Wa. Après avoir été accusé par la Chine de protéger des réseaux de fraudeurs en ligne, il a simplement été démis de ses fonctions et de son grade militaire.

L’avis officiel du PCC publié contre un ministre du pays Wa (Myanmar), Bao Yanban.

Pourquoi la Chine souhaite employer sa propre force policière au Myanmar?

D’abord et avant tout, la Chine considère que l’usage d’une force extraterritoriale est le premier signe d’une grande puissance. Elle s’inspire de sa propre histoire, ainsi que de l’exemple des Etats-Unis. Des films grands publiques, comme Wolf Warrior 2, expriment sans ambages cette volonté chinoise.

Ensuite, la Chine veut traiter directement avec ses ressortissants où qu’ils soient, et que ces derniers soient ou non de nationalité chinoise. Ce dernier point est important. Du point de vue de la police chinoise, les ressortissants et les citoyens étrangers d’ascendance chinoise doivent dépendre d’elle. Ainsi, la Chine encourage les étrangers d’ascendance chinoise à « se rendre volontairement » en cas d’infraction au droit chinois, en échange d’un jugement plus clément que celui que leur infligerait leur pays d’origine, et qui les abriterait en vertu du principe de « non bis in idem« .

Enfin, comme l’explique le responsable du Centre global de coopération en matière de sécurité et d’application de la loi Lancang-Mékong, ce déploiement policier chinois au sein des unités birmanes doit permettre de sécurité le projet des nouvelles Routes de la Soie. Le passage de la ligne Yunnan-Myanmar doit permettre de revitaliser cette province chinoise, une des plus pauvres du pays [Wilson Center].

Avec l’aimable relecture de Lily Grumbach.

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