Now Reading
Automobile intelligente en Chine : l’irrésistible modèle Tesla

Automobile intelligente en Chine : l’irrésistible modèle Tesla

Article rédigé par Le Meng.

Si vous voulez en savoir plus sur nos services d’enquêtes et de veilles, rendez vous sur la page nos services.

Poussé par les deux grandes révolutions que sont l’intelligence artificielle et l’électrification, le marché automobile fait face à l’arrivée de nouveaux acteurs traditionnellement positionnés hors du secteur automobile. Ces nouveaux acteurs chinois tels que Huawei, Xiaomi, Baidu, BYD, Xpeng ou encore NIO tentent de s’imposer sur le segment des semi-conducteurs automobiles (automotive grade semiconductors), élément technologique clé dans la chaîne de valeur d’une industrie automobile en pleine mutation. Dans ce nouveau contexte, le segment des puces automobiles, considéré comme stratégique à la fois par les industriels et par le gouvernement central, fait l’objet d’une lutte acharnée entre les constructeurs automobiles classiques et les nouveaux acteurs de ce marché.

Malgré un enthousiasme certain et une politique volontariste des ces nouveaux acteurs, les experts du semi-conducteur restent sceptiques quant à la possibilité qu’un acteur chinois puisse concevoir et produire, de manière totalement autonome, ses propres puces applicables au secteur automobile. Si pour nos firmes chinoises, l’aspiration à l’autonomie dans la conception de puces automobiles reste incertaine, notre analyse s’attache justement à identifier les obstacles, les risques et les opportunités que rencontrent ces firmes chinoises dans la conception de puces automobiles, le tout dans une géoéconomie mondiale actuelle fortement marquée par la pénurie de semi-conducteurs.

Les firmes chinoises se rêvent en nouveau Tesla

Pour ces nouvelles firmes chinoises, la probabilité de succès dans la grande course aux semi-conducteurs appliqués à l’automobile (puce automobile) « n’est pas élevée », comme le concède un expert du secteur au site Leifeng.com. Et ce, malgré la multiplication récente de nouvelles équipes de recherche au sein de ces firmes, la plupart étant autofinancées et entièrement dévouées à la recherche et développement dans les semi-conducteurs. Dans cette compétition mondiale et nationale, ce sont les promesses du marché de la voiture « intelligente » (smart car) qui demeurent un facteur déterminant dans cette ruée vers les puces. Dans cette course, on retrouve des acteurs industriels que l’on catégorise généralement en deux groupes distincts :

  • Les acteurs considérés comme traditionnels (传统车企) comme Volkswagen (大众), Hyundai (现代) ou Geely (吉利), qui sont des constructeurs classiques de voitures.
  • Les acteurs dits « nouveaux » ou « transversaux » (造车新势力 ou 车企跨界), dont font partie NIO (蔚来), Xpeng (小鹏), Huawei, Xiaomi, Baidu qui se sont positionnés sur le secteur automobile depuis peu.

Dans la foulée des annonces du constructeur américain en 2019, les firmes chinoises, déjà positionnées sur ce segment clé, ont donc logiquement accéléré leurs projets dans les semi-conducteurs. NIO (蔚来), LeapMotor (零跑) et Xpeng (小鹏), des acteurs importants dans le secteur du véhicule électrique en Chine, ont ainsi lancé des projets de fabrication de leurs propres puces, estimant avoir la capacité d’autofinancer leur projet. Signe des temps, LeapMotor (零跑) a récemment annoncé « qu’une entreprise automobile incapable de fabriquer ses propres puces n’est pas une bonne entreprise technologique » (不造芯片的车企不是一家好科技公司), rappelant presque la tonalité d’un slogan du Parti Communiste Chinois.

Si les constructeurs automobiles plus traditionnels investissent prudemment sur ce secteur, les « nouveaux venus » prennent plus de risques. En effet, les entreprises traditionnelles semblent se focaliser sur les circuits de type MCU, plus « simples » – toute proportion gardée – à concevoir que les circuits avancés nécessaires à la conduite autonome. De plus, ces investissements visent surtout à pallier une pénurie de MCU très problématique pour ces firmes, car essentiel au bon fonctionnement de l’ensemble de la voiture. Toutefois, les MCU ont un cycle de remplacement très long et nécessitent d’énormes investissements. Les constructeurs plus traditionnels, qui fabriquent encore des véhicules à moteur à combustibles, estiment qu’investir sur les puces MCU sera payant. En effet, une puce MCU dans une voiture traditionnelle à carburant représente 23% de la valeur totale de la voiture.

Pour l’heure, le rêve ambitieux de devenir le prochain Tesla ne traduit pas encore une quelconque réalité industrielle, et ce malgré de colossaux investissements. Toutefois, la capacité à devenir numéro un sur le secteur des puces automobiles semble être le socle d’un récit techno-nationaliste d’une Chine souhaitant démontrer qu’elle est capable de relever tous types de défis technologiques. Malgré la nature diverse de leur projet, ce sont les entreprises chinoises qui investissent actuellement le plus dans les semi-conducteurs automobiles. En effet, celles-ci se laissent aller à un rêve ambitieux : celui de devenir le nouveau Tesla.

Pour ces firmes chinoises nouvellement arrivées sur le secteur automobile, Tesla demeure un modèle de réussite absolue dans la conception autonome de puces haut de gamme. Pour rappel, en 2019, lorsque l’entreprise d’Elon Musk dévoile sa première puce FSD (Full Self-Driving) pouvant être équipée sur une voiture de Modèle 3, elle démontre qu’un acteur relativement « nouveau » peut concevoir sa propre puce de manière quasi-autonome. Depuis cette success story, le modèle Tesla continue de nourrir les espoirs des fabricants chinois qui rêvent d’importer en Chine les prouesses technologiques et industrielles de la firme d’Elon Musk, capable de concevoir et produire des puces de très haute performance, applicable à ses produits industriels. On constate par ailleurs une accentuation de cet intérêt technologique et industriel pour Tesla depuis que cette dernière s’est donnée pour priorité de développer des semi-conducteurs de très haute performance pour l’IA (高性能AI芯片).

Vous souhaitez recevoir le Passe Muraille, la newsletter hebdomadaire gratuite d’EastIsRed, dans votre boite mail ?

La course aux semi-conducteurs : récit politique et nécessité industrielle

La question de la conception d’une puce automobile chinoise de très bonne qualité et ce, indépendamment d’acteurs étrangers, dépasse le seul secteur de l’automobile. Cette question devient un enjeu politique et technologique à part entière puisqu’elle est le fruit d’un récit qui entretient l’idée qu’une Chine puissante se doit d’avoir la capacité de rivaliser sur les semi-conducteurs, notamment avec Taiwan, les États-Unis et la Corée du Sud, acteurs dominants de ce secteur. Ce récit d’une Chine autonome et innovatrice sur le plan technologique est alimenté par le discours techno-nationaliste du PCC et s’illustre dans les différents plans quinquennaux du gouvernement central qui s’appuient activement sur ces firmes pour atteindre ces objectifs. Ce discours politique est aujourd’hui un élément crucial qui justifie l’agressivité et l’ambition des projets de recherche de ces firmes chinoises dans les semi-conducteurs. Toutefois, ce récit peut aussi devenir un obstacle concret pour les industriels ; ceux-ci risquent de surestimer leur propre capacité dans un secteur sur lequel la Chine accuse tout de même un important retard technologique.

D’autant plus que ces nouveaux acteurs font face à des obstacles multidimensionnels tels que :

  • une capacité de R&D moindre par rapport à ses concurrents internationaux ;
  • un retard dans les technologies liés à la fabrication des semi-conducteurs ;
  • une stratégie coûteuse sur le plan financier ;
  • une planification industrielle parfois décorrélée des réalités économiques.

Pour résumer, cette autonomie technologique dans les semi-conducteurs, tant voulue par les élites économiques et politiques chinoises, est ainsi très loin d’être achevée. Et le décalage entre un discours volontariste très ambitieux et une réalité industrielle en défaveur de ces firmes chinoises est donc bien réel.

Toutefois, ce discours techno-nationaliste est aussi la plus grande force de ces nouveaux acteurs chinois. Pour des experts du secteur, ce discours largement diffusé par ces mêmes acteurs industriels est aussi une manière d’attirer massivement des capitaux (humains et financiers) et de s’offrir aussi le soutien politique des autorités chinoises. Or, les firmes chinoises ont besoin de ces investissements vitaux pour leurs projets de recherche, qui atteignent des centaines de millions d’euros, surtout pour les semi-conducteurs de haute performance potentiellement pour la conduite autonome plus sophistiqués.

De plus, le précédent Huawei rappellent aux entreprises chinoises que l’autonomie technologique est une assurance vie. Dans un contexte de bouleversement de l’économie mondiale (crise pandémique, guerre en Ukraine) qui déstabilise les chaînes d’approvisionnement mondiales, le besoin n’est que plus pressant. Dès lors, le récit de l’auto-suffisance est doublé d’un besoin économique et industriel réel, qui finit de convaincre les investisseurs. Enfin, travailler pour l’autonomie technologique nationale est aussi un moyen de s’assurer un soutien politique utile pour rivaliser face aux concurrents. En toute logique, il existe donc un alignement de ces nouveaux acteurs chinois sur les objectifs technologiques, économiques et technologiques du PCC.

Sur ce point, rappelons que la dépendance industrielle des firmes chinoises envers les firmes étrangères est un problème commercial et technologique auquel le gouvernement central tente de remédier à travers des plans industriels et quinquennaux depuis plus de dix ans. La dépendance chinoise aux semi-conducteurs constitue un réel goulet d’étranglement, qui est pour Pékin une priorité stratégique. Par ailleurs, une grande partie de ces firmes chinoises se savent sous la menace d’une accentuation des sanctions américaines en fonction de l’évolution des relations sino-américaines. Dans ce contexte de tensions, la volonté de ces firmes de développer des puces de manière autonome rejoint donc le grand projet d’autonomie technologique explicité dans le plan Made in China 2025 publié en 2015. L’objectif de ces nouveaux acteurs chinois est aussi de s’aligner sur les objectifs macro-économiques et technologiques du gouvernement central pour attirer des capitaux et du soutien politique, deux éléments clés qui pourront faire la différence pour certaines entreprises chinoises face à ses concurrents internationaux.

Probabilité de succès et facteurs d’échec

Le marché de la voiture intelligente et les besoins d’innovation en matière de conduite autonome sont des éléments cruciaux, qui poussent les acteurs de l’automobile à investir massivement dans les semi-conducteurs. Le secteur de la conduite autonome laisserait beaucoup d’espace à l’innovation et représenterait un segment à grande valeur dans le futur. Ces opportunités de marché expliquent en partie l’agressivité des projets chinois dans le secteur, dans un contexte où chaque firme veut sa part d’un marché que l’on évalue à environs 115 milliards d’euros en 2030 (11 % du marché des semi-conducteurs). Toutefois, si le marché chinois des semi-conducteurs offre des opportunités, il est également truffé de risques. Ce rapport entre risques/opportunités nous éclaire sur les difficultés que rencontrent ces firmes chinoises dans les puces automobiles.

1er risque : le manque de talents

Le manque de talents (人才) est le problème principal des firmes chinoises actuelles.

  • Cette pénurie de personnes bien formées et compétentes dans ce secteur est un véritable frein à l’innovation.
  • Il est extrêmement difficile de former cette main d’œuvre ultra-qualifiée en Chine (moins bonne formation qu’à l’étranger) ou de l’attirer sur son territoire dans le contexte géopolitique actuelle (rivalité sino-américaine, dégradation des relations euro-chinoises, sanctions).
  • Pour ces firmes, le manque de talents est un risque majeur, considéré même par les experts du secteur comme un probable facteur d’échec.

2ème risque : le coût de la R&D

Une eau lointaine ne satisfait pas une soif immédiate (远水解不了近渴), comme l’affirme un dicton chinois.

  • Sur le long terme, la course à la puce dans l’automobile est un marathon plutôt qu’un sprint dans lequel les firmes chinoises vont avoir tout le mal du monde à soutenir une politique de recherche et de développement efficace sur le long-terme.

3ème risque : se prendre pour Tesla

Le risque principal réside dans la surévaluation de leurs propres capacités.

  • Ces nouveaux venus doivent faire attention à ne pas se comparer à Tesla, modèle industriel difficilement applicable aux entreprises chinoises.
  • Tesla (numéro un sur le véhicule à énergie nouvelle) surpasse très largement les capacités des firmes chinoises et ce en termes de production, de qualité et de stock sur les semi-conducteurs.
  • Les questions de la sécurité, de la fiabilité et de la faisabilité des puces chinoises restent irrésolues à l’heure actuelle.

4ème risque : une demande insuffisante

See Also

Le manque de demande constitue un risque également important pour l’industrie des puces automobiles, qui ont encore du mal à produire ces puces à grande échelle.

  • Pour ces firmes chinoises, sans un seuil minimum de ventes annuelles se chiffrant à plus d’un million de voitures, il sera difficile de continuer à soutenir une R&D efficace.
  • Pour exemple, Tesla se voit capable de soutenir une R&D sur des puces haut de gammes en vendant environs 936 000 voitures en 2021.
  • À titre de comparaison, en Chine, le constructeur NIO, en ne vendant que 100 000 véhicules en moyenne par an, semble difficile de soutenir sur le long terme une R&D capable de rivaliser avec les plus grands du secteur.

1ère opportunité : le gain en maîtrise technologique

Ces grands projets de recherche vont permettre aux firmes chinoises de :

  • Mieux identifier les goulots d’étranglement technologique et économique sur les chaînes d’approvisionnement mondiales ;
  • De gagner en compétence sur la compréhension de leurs faiblesses et des problèmes industriels concrets auxquels ils font face. (C’est l’avis du directeur du groupe Shanghai Fudan Microélectroniques (上海复旦微电子集团)).

2ème opportunité : cibler et se démarquer

L’objectif des nouveaux constructeurs est de se différencier et de se positionner sur le marché de la voiture intelligente.

  • Comme Tesla, les firmes chinoises parient sur le développement des puces d’IA à haute performance (高性能AI芯片), absolument vitales pour une conduite autonome performante.
  • Cette approche est à la fois une opportunité et un risque, car les coûts de recherche sont faramineux, mais le pari peut s’avérer payant.
  • Cette différenciation peut se faire sur d’autres équipements dans la voiture, que ce soit au niveau de la conduite, des écrans ou des consoles de commandes ou de puces MCU relativement plus simple à concevoir.

3ème opportunité : se positionner sur un marché prospère

Même sans percée en termes d’innovation, les firmes chinoises espèrent :

  • Établir un rapport de force important avec les constructeurs traditionnels tout en gagnant en puissance sur la maîtrise de technologies nouvelles ;
  • Dans le but de se garantir une position importante dans la chaîne de valeur de ce segment clé.
  • Pour exemple, en Chine, une grande partie de la classe moyenne jeune et ultra-connectée serait en demande de voitures connectées et intelligentes. Les entreprises chinoises se positionnent donc déjà sur ce marché très prometteur. C’est grâce aux promesses de la smart car que les constructeurs se lancent tous azimuts sur les puces automobiles. Selon les estimations récentes d’Intel, la croissance de ce secteur pourrait atteindre plus de 20 % de tout l’écosystème automobile en 2030.

4ème opportunité : améliorer la coopération entre acteurs chinois

La coopération et le circulation d’information entre les différents acteurs chinois, en amont et en aval de la chaîne de valeur, seront deux critères cruciaux pour établir une avance technologique dans les semi-conducteurs automobiles.

  • L’organisation est aussi la clé : il faut mieux diviser le travail et mieux contrôler une chaîne de valeur industrielle de ce segment vital pour le futur de l’industrie automobile chinoise.
  • La course à la puce automobile va pousser les acteurs chinois à mieux partager l’information et à améliorer sensiblement les coopérations transversales et les synergies en la matière.

Conclusion : gare à la désillusion

 « Sur ce nouveau marché, des centaines de fleurs fleurissent au début, mais seules quelques-unes survivent à la fin », comme l’affirme un article du site Leifeng.com qui pointe le risque de désillusion pour ces ambitieuses firmes chinoises. La naissance d’une puce 100 % chinoise dans les années à venir serait finalement assez improbable, notamment parce qu’il sera très difficile de soutenir une recherche autonome sur ces technologies. La puce 100 % chinoise dans nos voitures de demain est donc loin d’être une réalité industrielle et technologique.

Dans cette longue marche vers les semi-conducteurs automobiles, les obstacles tels que la pénurie, le manque de talents, le flou stratégique, les capacités financières ou encore la longévité et la viabilité des puces, semblent encore largement surpasser les facteurs de succès. Malgré tout, ce sont les opportunités susmentionnées qui semblent pousser ces nouveaux acteurs de l’automobile à investir toujours davantage dans un secteur crucial, qui déterminera la place économique future de la Chine. Dans ce contexte, la volonté acharnée de ces nouveaux acteurs de percer dans ce domaine s’explique aussi par un alignement avec les plans macro-économiques et technologiques du gouvernement central.

En prenant en compte le ratio entre facteur risque et succès, certains experts prévoient malgré tout que cette impulsion, répondant à une dynamique géoéconomique nouvelle, va certainement révolutionner le secteur ainsi que toute la chaîne de valeur. La jurisprudence Huawei nous force tout de même à minorer ces prévisions pessimistes puisque la firme de Ren Zhengfei a finalement réussi à dominer le marché mondial des télécommunications malgré le scepticisme de beaucoup d’experts. En conséquence, il est aussi probable que la synergie entre acteurs nationaux (industriels, provinces, gouvernement central) et investissements (humains, financiers, technologiques) puisse aboutir à la percée d’un de ces acteurs dans la branche des semi-conducteurs, vitale pour la souveraineté technologique de la Chine. La pénurie actuelle, qui risque de durer, ne fait que renforcer la volonté de ces acteurs de se renforcer sur les plans technologique et scientifique. Sur les puces MCU, les firmes chinoises progressent par exemple assez rapidement. Ces nouveaux acteurs de l’industrie des puces ont démontré par le passé qu’ils étaient capables de déjouer les pronostics.


© 2019 EastisRed - All Rights Reserved.
Website by MPA Studio - mentions légales

Scroll To Top