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Chine recherche main d’œuvre désespérément…

Chine recherche main d’œuvre désespérément…

Au début de la pandémie, la construction d’un hôpital de 25 000 m2 en dix jours à Wuhan stupéfait la communauté internationale. L’incroyable vigueur de la Chine, mais surtout celle de ces 7500 ouvriers qui se sont démenés afin de répondre à l’urgence générée par l’apparition du nouveau virus a été relayé dans le monde entier. L’image des centaines de pelleteuses et des milliers de salariés s’attelant sur le chantier laissait deviner un pays à la main d’œuvre abondante et robuste, prête à tout pour relever les défis imposés par le gouvernement.

Et pourtant, la Chine manque d’ouvriers dans le secteur de la construction. Alors qu’elle représente plus de 7% du PIB[1], l’industrie du bâtiment peine en effet à recruter une main d’œuvre volontaire et résolue à affronter la pénibilité des conditions de travail. Chaque année, la Chine perd ainsi des millions de travailleurs[2], une véritable hémorragie qui menace le développement économique.

Un secteur qui peine à attirer de nouveaux talents…

Entre 2014 et 2019, le nombre d’ouvriers dans le bâtiment est passé de 61 à 52 millions en Chine[3]. Cette chute considérable s’ajoute à la stagnation de l’indice de fécondité et au vieillissement démographique qui font craindre un renouvellement trop faible des employés du bâtiment. La moyenne d’âge des 52 millions d’ouvriers ne cesse de reculer et la défection de la jeunesse est difficilement compensée par les nombreux « travailleurs migrants » qui affluent toujours en ville. Ces « 农民工 » (nóngmín gōng), ou littéralement « ouvriers paysans », qui viennent de la campagne afin de renforcer les troupes de salariés urbains, assurent pour l’instant la survie de l’industrie de la construction. Aujourd’hui, un « migrant » sur cinq est ouvrier dans le bâtiment en Chine, mais l’âge de près d’un sur deux se situe entre 45 et 55 ans[4]

Les jeunes intéressés par la construction se font de plus en plus rares malgré une hausse non négligeable des salaires induite par la pénurie de main d’œuvre. En un an, la rémunération d’un ouvrier non qualifié est ainsi passée de 200 à 300 yuans par jour, et celle d’un ouvrier qualifié de 300 à 400 yuans, jusqu’à parfois atteindre 500 RMB[5]. Or, ces revenus, qui n’ont rien à envier à ceux de certains « cols blancs », ne suffisent pas à recruter parmi les jeunes générations. Les conditions de travail difficiles, pénibles et exigeantes ainsi que le manque de flexibilité du secteur expliquent alors ce peu d’intérêt des jeunes. Beaucoup d’entre eux privilégient en effet la qualité de vie et la possibilité d’aménagement du rythme de travail à la rigidité et la rigueur qu’exige l’activité sur les chantiers.

Cette pénurie advient par ailleurs dans le contexte du réveil de la jeunesse qui se hisse contre la dureté du monde du travail. Sur les réseaux sociaux, cette rébellion s’illustre par l’apparition récente de l’expression « 躺平 » (píng tǎng), qui signifie « s’allonger ». De nombreux jeunes s’insurgent contre l’intensification croissante du stress et du rythme de travail et prônent un véritable « droit à la paresse »[6]. A côté, l’environnement bruyant et pénible des chantiers suscite donc peu d’intérêt…

La construction, un facteur clé du développement économique

« La Chine doit marcher sur ses deux jambes ». Dès 1958, Mao comprend et insiste sur le rôle essentiel de l’industrialisation dans le développement de la Chine. Il décide de lancer le « Grand bond en avant », un gigantesque mouvement de masse qui doit permettre de rattraper le retard dans le secteur industriel dû à la trop grande importance accordée jusque-là à l’agriculture. Si le plan est un désastre du fait de l’ambition démesurée du projet qui doit mener à « dépasser l’Angleterre en 15 ans », l’idée de l’industrie comme pilier clé du développement économique reste ancrée dans la tête des dirigeants chinois qui n’auront de cesse d’investir dans le domaine. Sous Deng Xiaoping, les efforts sont majoritairement consacrés à l’urbanisation, et le taux de la population urbaine passe de 20% en 1978 à 60% en 2019.

La transformation de la campagne et l’affluence de travailleurs en ville deviennent très vite un moteur de développement, et confèrent un rôle clé à la construction du logement qui devient une activité économique essentielle. Or, qui dit développement fulgurant dit apparition de   nouveaux risques et des problèmes de surcapacité et de surchauffe émergent très vite sur le marché immobilier. Aujourd’hui, 22% des logements sont vides en Chine[7], un pays où l’absence d’actifs financiers stables redirige l’investissement et l’épargne des ménager vers l’immobilier. Les conséquences environnementales du rythme effréné de la construction sont également préoccupantes, de même que les disparités régionales induites par les différences de budgets alloués aux villes de petite et de grande taille. Enfin, l’urbanisation hâtive, et souvent mal maîtrisée, a donné naissance à beaucoup de constructions de (très) mauvaise qualité…

Les « travailleurs migrants », victimes d’un manque crucial de considération

Aucun de tous ces exploits n’aurait pu être réalisé sans la contribution précieuse des « travailleurs migrants » qui ont permis de maintenir un niveau élevé de la productivité et ont grandement pris part à la construction de la ville de Shenzhen, véritable vitrine de la réussite économique chinoise sous Deng Xiaoping. Pourtant, cette population forte de près de 300 millions d’habitants ne cesse d’être discriminée sur le territoire en raison notamment du hùkǒu (户口).

Ce « permis de résidence », mis en vigueur par Mao en 1958 afin de garantir un contrôle social fort, est toujours en vigueur en Chine. Il rattache administrativement les habitants à leur lieu de naissance, empêche les Chinois de résider en dehors de celui-ci et prive donc les « migrants » des services élémentaires et des droits sociaux. Si le statut héréditaire et très difficilement modifiable de ce hùkǒu a récemment été assoupli sous la direction de Hu Jintao (2003-2013) avec la reconnaissance notamment de la possibilité de l’exode rural et la facilitation des conditions d’obtention d’un permis urbain pour les ruraux, ces millions d’« ouvriers paysans » ne peuvent néanmoins toujours pas accéder aux services sociaux des villes dans lesquelles ils travaillent. Éducation, accès aux hôpitaux, protection sociale, assurance chômage,… restent donc le privilège des urbains. Si la réforme de ce « système d’enregistrement des ménages », censée réduire ces inégalités sociales, a été annoncée à de nombreuses reprises par Xi Jinping, elle reste pour l’instant en suspens et continue de fragiliser cette population vulnérable.

            La construction est donc un enjeu clé qui concerne de nombreux pans de la société chinoise et suscite de nouvelles problématiques pour le Parti-État. Si elle ne parvient à inverser la tendance, la Chine devra faire appel à des importations de main d’œuvre sur le territoire national afin de poursuivre son développement économique, mais également à l’étranger afin de réaliser son ambitieux projet des « nouvelles routes de la soie » qui nécessite la construction de gigantesques infrastructures à travers le monde. Actuellement, le pays tente de combler cette pénurie par le recrutement croissant de salariés locaux. En Afrique, les natifs représentent près de 80% des employés mobilisés pour la mise en œuvre des projets chinois[8].

Cette perte croissante de main d’œuvre dans le secteur de la construction menace grandement la croissance économique chinoise, dont le centre de gravité se déplace désormais vers les productions à haute valeur ajoutée qui doivent assurer le devenir de la Chine. L’ambition de Xi Jinping de faire de son pays le leader mondial de la technologie en 2049 témoigne de cette prise de conscience et d’une volonté ferme de ne pas laisser ces menaces saper la base de la légitimité du Parti communiste.

[1] Données de 2018, https://www.statista.com/statistics/1124008/china-composition-of-gdp-by-industry/

See Also

[2] http://french.peopledaily.com.cn/Economie/n3/2019/0506/c31355-9575301.html

[3] https://new.qq.com/rain/a/20210609A0541N00

[4] Idem

[5] Idem

[6] https://www.lemonde.fr/international/article/2021/06/16/la-jeunesse-chinoise-reclame-un-droit-a-la-paresse_6084398_3210.html

[7] https://blogs.mediapart.fr/jean-paul-baquiast/blog/121118/crise-des-logements-vacants-en-chine

[8] https://www.jeuneafrique.com/mag/453084/economie/cherche-chine-investissant-autant-afrique/


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