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« Developers lives matter »: les employés se rebiffent contre le rythme du « 996 »

« Developers lives matter »: les employés se rebiffent contre le rythme du « 996 »

« 996 » : cette expression devenue (tristement) célèbre sur les réseaux sociaux chinois désigne les cadences de travail infernales exigées par des centaines d’entreprises à leurs employés. Le « 996 », c’est être contraint de rester à son bureau de 9h le matin à 9h le soir, six fois par semaine. Ce rythme de 72 heures hebdomadaires, en vigueur notamment dans les secteurs de l’internet et des jeux vidéo, est sous le feu des critiques. Or, tous les employés ne sont pas de cet avis, et beaucoup d’entre eux voient dans la pratique des heures supplémentaires le chemin vers le succès et la réussite…

WORK, WORK, WORK, AND WORK AGAIN

En Chine, veiller tard à son travail n’a rien de surprenant. Si les droits des travailleurs ont évolué dans la société chinoise (la loi du travail fixe le temps légal à 8 heures quotidiennes et 44 heures hebdomadaires[1]), l’écart entre la prescription légale et son application demeure considérable, et de nombreuses entreprises incitent leurs salariés à travailler au-delà du temps réglementaire. Espaces de loisirs mis gratuitement à disposition, remboursement des taxis pour rentrer à son domicile aux heures tardives, repas offerts… de nombreux avantages sont proposés aux valeureux travailleurs qui occupent leur bureau tard le soir, et parfois après la limite imposée par le rythme du « 996 ».

La pression et la fatigue extrêmes liées à ces cadences infernales suscitent de graves problèmes de santé et l’abandon de toute vie sociale par ces employés qui se dédient corps et âme à leur entreprise. La rudesse de ces conditions de travail s’explique en partie par l’intensification croissante de la compétitivité dans les secteurs de l’internet et des jeux vidéo, qui doivent sans cesse innover afin de pouvoir défier la concurrence massive. Des salariés d’Apple, et de son partenaire taiwanais Foxconn, déclarent avoir effectué jusqu’à 100 heures supplémentaires en un mois pendant les pics de production. Si beaucoup affirment consentir « volontairement » à ces efforts en relevant notamment l’avantage du complément de salaire, il s’agit aussi de faire bien voir de leurs collègues. La généralisation du « 996 » au secteur de la Tech conduit en effet les salariés à culpabiliser quand ils quittent le travail à l’heure

« DEVELOPERS LIVES MATTER » : LES VOIX DE SALARIES S’ELEVENT

Des voix se sont progressivement élevées contre ces terribles conditions exigées par les entreprises de la Tech. Plusieurs sites internet se sont unis en 2010 afin de publier un rapport contre Huawei, arguant que le géant de la téléphonie exigeait de ses employés qu’ils abandonnent « volontairement » les congés payés annuels, les indemnités versées dans le cadre des heures supplémentaires, et les congés maternité dans le but d’accroitre la compétitivité de la société. Les PDG de certaines grandes entreprises, tels que Jack Ma, le patron d’Ali Baba, ou Richard Liu, le fondateur de JD.com qui fait partie des 500 plus grandes fortunes mondiales, encouragent également la pratique du « 996 », qui serait une preuve de courage et une voie vers la réussite : « Je pense personnellement qu’être capable de pratiquer le 996 est une aubaine. Comment voulez-vous atteindre le succès sans fournir d’effort et de temps supplémentaires ? ».

En mars 2019, des développeurs ont ainsi créé le site « 996 ICU » afin de répertorier les entreprises pratiquant le « 996 » et toutes autres formes d’abus allant à l’encontre de la loi sur le droit du travail[1]. Leur slogan, « Developers lives matter », fait référence aux risques de santé et de séjour en unité de soins intensifs qui menacent les victimes de cette machine infernale. Déjà forte de près de 1000 entreprises, la blacklist de la plateforme est alimentée par les témoignages des salariés dans le but de dénoncer et, dans l’idéal, interdire ces pratiques illégales. Afin d’appuyer leurs revendications et prouver la justesse de leur cause, les développeurs sont alors allés jusqu’à reprendre des slogans communistes tels que « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » « à bas l’exploitation des capitalistes » ou encore « que ceux qui refusent d’être esclaves se soulèvent », afin de contester ces infractions au droit du travail et des salariés.

LES HEURES SUPP’, UN MODE DE SELECTION NATURELLE ?

Les débats soulevés par la création de cette plateforme ont mené certaines entreprises à réadapter le rythme de travail de leurs employés. Le 14 juin dernier, Tencent Games a ainsi adopté de nouveaux horaires moins sévères pour ses salariés. 9h30-18h le mercredi, présence limitée à 21h les autres jours, et deux jours de repos octroyés le week-end. Des « sanctions » sont même prévues pour les employés qui ne se plieraient pas à ces réglementations, contraints de ne pas dépasser les 18h pendant cinq jours. Huang Yimeng, PDG de XD.inc, une société de jeux vidéo très renommée en Chine, a pour sa part pris position en affirmant que les heures supplémentaires étaient inutiles. Selon lui, travailler au-delà du temps règlementaire n’apporte pas plus de valeur à l’entreprise, et la fatigue et la pression induites par le « 996 » sont un obstacle à la créativité des employés qui doivent cultiver la volonté et l’esprit d’innovation.

« Comme je suis célibataire; Je ne peux que faire des heures supplémentaires; Comme je fais des heures supplémentaires; Je suis célibataire. »

 

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Or, les employés chinois ne souhaitent pas tous abandonner ce rythme intense. Une enquête récemment menée sur les réseaux sociaux par Byte Dance, une entreprise chinoise du secteur des nouvelles technologies, a révélé qu’un tiers des employés soutenait l’annulation des assouplissements obligatoires des horaires de travail au sein de la société. En Chine, veiller tard à son bureau revient à faire preuve de volonté et constitue une attitude louable. Celui qui travaille beaucoup est vu comme quelqu’un de motivé, méritant et prêt à se surpasser afin d’atteindre le succès. Dans un pays où la concurrence est rude au sein d’une population active forte de près d’un milliard de personnes, un travailleur acharné qui se bat pour se hisser au-dessus du panier est un héros du quotidien.

Ces atteintes au droit des travailleurs semblent alors vouées à subsister à l’avenir, d’autant plus que le stade embryonnaire du syndicalisme et l’impuissance la Fédération nationale des syndicats de Chine, destinée à protéger tous les travailleurs du pays, rendent la modification du statu quo pour l’instant très difficile. Il est alors peu étonnant qu’en chinois, l’homonyme de « 努力 » (nǔlì), « travailler dur et consentir à de gros efforts » soit « 奴隶 » (núlì), qui signifie… « esclave » !

Par @MathildeLahor

[1] Article 36 de la section 4 de la Loi sur le travail de la RPC, promulguée en 1995


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