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Comment le gouvernement chinois utilise Confucius pour sauver Marx

Comment le gouvernement chinois utilise Confucius pour sauver Marx

Un pays socialiste moderne fort, prospère, démocratique, culturellement avancé, beau et harmonieux, voici ce que doit devenir la Chine pour la célébration des cent ans de la fondation de la République Populaire (RPC) en 2049. Cet objectif du deuxième centenaire doit constituer le point final du « rêve du grand renouveau de la nation chinoise », un projet social lancé par Xi Jinping dès son arrivée au pouvoir en 2012 afin de réformer la société sur tous les plans. Le but ? Élever le niveau de vie des Chinois et redorer le blason du PCC. Par quels moyens ? En liant culture traditionnelle et idéologie socialiste. Faire appel à Confucius pour légitimer Marx, voilà en somme la mission du Parti communiste.

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Comment faire survivre un Parti communiste au pouvoir dont les membres sont à 27% des cols blancs? Réponse: Confucius.

La visite de la ville de Qufu qui abrite le temple et le cimetière du philosophe par Xi Jinping en novembre 2013 et la célébration du 2565e anniversaire de sa naissance en septembre 2014 ont lancé le coup d’envoi de ce grand effort politique. L’éminent philosophe est approuvé par le nouveau secrétaire général. Si le marxisme-léninisme constitue le principe directeur du régime[1], les traditions philosophiques antiques sont désormais remobilisées par Xi Jinping à des fins de « re-moralisation » de la vie politique et sociale. La légitimité révolutionnaire s’érode; parmi les moyens mobilisé par le Secrétaire général pour la revitaliser: puiser dans la pensée antique pour renforcer le sentiment de fierté nationale et relégitimer la dimension marxiste de sa politique.

Des relations familiales éthiques pour assurer l’harmonie des relations sociales

Pour Xi Jinping, la famille est au cœur du projet de cohésion sociale.  Le Secrétaire Général fait de la pacification des relations familiales le fondement d’un développement social apaisé. Il lie l’entente familiale à l’harmonie sociale et voit dans la solidarité politique l’extension naturelle des liens d’affection filiale, tel qu’il l’énonce dans un discours en 2016 : « L’histoire et la réalité nous montrent que l’avenir de la famille est étroitement lié à celui de l’État et de la nation[3]. » Cette relation que Xi établit entre la régulation des affaires familiales et la gestion des affaires sociales et politiques est directement issue de la pensée confucéenne qui lie culture de soi, maintien de l’ordre familial et gouvernement des affaires politiques.

Pour Confucius, le développement vertueux de l’individu est à la base de l’harmonie sociale qui doit permettre le maintien de la stabilité politique. L’observation des rites, la vertu, la discipline, la diligence, le sens du devoir ou encore la piété filiale, qui impose le respect absolu du fils envers son père, sont au cœur du bon fonctionnement des relations familiales qui garantissent, dans un deuxième temps, une vie en société apaisée et la prospérité de l’Etat[4]. La nation n’est alors que le prolongement de la famille, de la même façon que l’amour envers les siens est mis au même plan que l’amour de la patrie[5].

Le civisme et la vertu au cœur du projet de « grand renouveau de la nation chinoise »

Le « rêve du grand renouveau de la nation chinoise » a pour objectif premier de faire régner la stabilité et l’harmonie au sein de la société. Cet idéal, qui constitue une des étapes de la mise en œuvre de la pensée du « socialisme aux caractéristiques chinoises de la nouvelle ère », entend faire renaitre la ferveur nationaliste à travers la revitalisation de la civilisation chinoise et du sens du civisme. Pour ce faire, Xi mobilise une fois encore la philosophie de Confucius : l’harmonie, l’honnêteté, la bienveillance ou encore le sens du devoir sont des valeurs omniprésentes dans le discours officiel afin de rappeler les fondements moraux de la société. Mises au service du « socialisme aux caractéristiques chinoises », l’harmonie sociale et la piété filiale constitueraient une chance de conférer une singularité chinoise au socialisme et surtout, de pallier la crise morale actuelle[6] : celle d’une idéologie communiste délaissée par la jeunesse attirée par le luxe et la frénésie de la consommation.

Cette « fièvre confucéenne[7] » serait en effet un moyen de répondre à l’ensemble des questions posées par une société en quête de repères, et ce notamment du fait de la confusion instaurée par la coexistence entre mécanismes socialistes et capitalistes. Confucius viendrait combler le vide idéologique et garantir l’équilibre social, ce dont témoigne par exemple la mise en place de projets de « confucianisme citoyen » sous la forme de conférences bimensuelles dans les campagnes à partir de 2014. Les expérimentations locales du « crédit social », mises en place depuis quelques années dans plusieurs préfectures chinoises, s’inscrit par ailleurs également dans cette volonté en restaurant le sens du civisme. Le but est alors d’instaurer un mécanisme à même de restaurer la discipline par l’imposition de sanctions et de récompenses attribuées en fonction du degré vertueux des actions accomplies par les citoyens.

La loyauté comme moyen de lutte contre la corruption

Soucieux d’exalter le sens du devoir dans la société mais également au sein du Parti, Xi Jinping exhorte les vertus confucéennes de la loyauté, de l’exemplarité et de la stricte discipline au service de la vaste campagne de lutte contre la corruption. Confronté à son expansion explosive parmi les cadres du Parti communiste[8], le Président chinois lance dès 2012 une campagne d’une ampleur sans précédent contre ce fléau. Cette bataille oblige aussi bien les « tigres » que les « mouches » (à comprendre les hauts fonctionnaires comme les cadres aux échelons locaux) à redoubler d’efforts afin de prouver leur attachement à l’idéologie communiste et à la cause populaire[9]. Un document adopté par le Comité Central du Parti en 2016 donne le ton : les  « recommandations sur la vie interne du Parti dans une nouvelle situation », qui incluent l’organisation de « sessions d’étude » et de « réunions de vie démocratique » consacrées au renforcement de l’idéologie par le biais de séances d’autocritique, et l’éradication des « quatre styles de travail indésirables » que sont le formalisme, l’hédonisme, la bureaucratie, et l’extravagance.

Instrumentaliser la culture confucéenne, empreinte de sagesse et d’ascétisme, doit également redonner du crédit à l’idéologie communiste largement remise en cause du fait des contradictions apparentes entre la théorie et la pratique du gouvernement. Une conception méritocratique du pouvoir, dont l’origine remonte à l’introduction des examens mandarinaux sous l’Empire, fondés sur l’apprentissage des Classiques confucéens afin de devenir un lettré-fonctionnaire[10], est dorénavant publiquement encouragé au sein des autorités.

La reprise en main du secteur privé : une continuité de la vision confucéenne des marchands ?

La reprise en main du secteur privé de l’économie n’échappe pas à cette entreprise de « confucianisation » de la société. Pour le philosophe, les marchands et les commerçants menacent l’harmonie et la stabilité sociale par leur désir d’accumulation des capitaux : ils sont méprisables[11].  L’obligation pour les entreprises de disposer d’une cellule du Parti, la multiplication « spontanée » des dons aux programmes de « soulagement de la pauvreté » par les milliardaires ou encore la récente mise au pas du juteux secteur de l’éducation privée [12] rendent compte de ce nouveau paradigme confucéen à l’œuvre, dans lequel les riches doivent justifier leur place dans la société.

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[1] L’idéologie marxiste-léniniste est consacrée dans le préambule de la Constitution chinoise de 1982, toujours en vigueur, et dont le dernier amendement date de 2018.

[2] Affiches de propagande pour la promotion du « rêve chinois » issues du site gouvernemental http://www.wenming.cn/syjj/gyggzpz/index.shtml. Les « slogans », qui apparaissent en langue classique, sont issus des Entretiens de Confucius.

[3] Xi Jinping, « Veiller à la famille, à l’éducation familiale et aux mœurs morales », discours du 12 décembre 2016, in Xi Jinping, La Gouvernance de la Chine II. Beijing, Éditions en Langues étrangères, 2018, p. 439

[4] Laulusa Léon, « Un détour par la Chine pour penser autrement », L’Expansion Management Review, 2009/2, n° 133, p. 62-67

[5] Xi Jinping, « Veiller à la famille, à l’éducation familiale et aux mœurs morales », op. cit. p. 441

See Also

[6] Bougon François, « En Chine, un grand bond vers Confucius », Le Monde, 13 octobre 2016

[7] Brisson Thomas, « Confucius, retour vers le futur. Comment la Chine a ressuscité son Maître », Revue du Crieur, vol. 1, n°1, 2015, pp. 144-159.

[8] La corruption explose sous le mandat de Hu Jintao (2003-2013) durant lequel les inégalités sociales et les disparités régionales ne cessent d’augmenter et la décentralisation administrative incite les cadres à maximiser leurs profits.

[9] Frenkiel Émilie, « Le président le plus puissant depuis Mao Zedong », Le Monde diplomatique, octobre 2015

[11] Les marchands se trouvent au bas de la hiérarchie de valeurs qu’effectue Confucius entre les individus dans la société : les lettrés occupent la première place, suivis par les paysans fermiers, les artisans puis enfin les marchands.

[12] Après la Tech, le gouvernement chinois serre la vis au juteux secteur de l’éducation, Challenges, 26/07/2021

[13] Members Only : Recruitment Trends in the Chinese Communist Party, Marco Polo, 15/07/2020

[14] Tingyang Zhao, « De la nécessité du Tianxia », Monde chinois, vol. 49, n°1, 2017, pp. 7-13.

Réalisé par @Mathilde Lahor
Relu et corrigé par @Noé Hirsch


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