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Le juteux business des usines à diplômes en Chine

Le juteux business des usines à diplômes en Chine

En avril 2021, les autorités chinoises ont démantelé un réseau de fausses Universités comptant une soixantaine d’antenne au travers du pays. Intitulée “Université Nationale de Chine” [中国国学院大学], l’institution prospérait au travers de ses “cursus” allant du confucianisme aux arts martiaux en passant pour l’étude des phénomènes quantiques. Cursus au terme desquels les infortunés étudiants se voyaient remettre des diplômés marqué des insignes de certification nationales frauduleuses. “L’Université nationale de Chine” allait même jusqu’à remettre des prix honorifiques de contributions aux politiques nationales lors de grandes cérémonies à Pékin, comme si le gouvernement lui-même était impliqué.

 

La crédulité des jeunes chinois fait le miel des fausses universités.

« Université de Faisans [野鸡大学]», « écoles-magasins » ou « usines à diplômes »: ce sont les termes peu élogieux qu’utilisent un bon nombre d’anciens étudiants pour blâmer leur alma mater. Comme le nom l’indique, ces structures se destinent à faire du profit, et rien d’autre. En 2020, le Quotidien du Peuple en répertoriait 392 sur le seul territoire chinois. Leur activité n’est pas, en théorie, illégale. Mais bien souvent, ces fausses Universités trafiquent de faux diplômes soi-disant approuvés par l’Etat, mentent sur leurs habilitations, et recrutent des étudiants non-diplômés qui n’ont pas le droit d’accéder aux études supérieures.

Souvent, ces institutions bidons prennent un nom proche d’une université célèbre pour tromper les futurs étudiants lors de leurs choix. On trouve notamment « China University of Posts and Telecommunications », « Shanghai Institute of Business and Technology », « China Institute of Science and Technology Management », « Yangtze River Institute of Science and Technology »… Difficile pour un étudiant crédule, aux parents peu instruits, de faire la différence, ou de penser à vérifier sur les sites gouvernementaux…

Fu Hui : une victime en colère

Une ancienne étudiante d’une université de faisans témoigne (pour Huxiu):

Après avoir passé son BAC avec une note honorable dans le Sichuan, Fu Hui avait essuyé échec sur échec dans ses voeux pour ses études secondaire. Un de ses professeur de lycée, rabatteur, l’a soudain appelé pour lui dire qu’une université l’avait enregistré, et qu’elle ferait bien d’aller à Shenzhen y jeter un œil. Au début, Fu Hui n’en croyait rien, car ses vœux ne concernaient que des universités du Sichuan. Mais son père a reçu une invitation qui lui a « retourné le cerveau » et a insisté pour qu’elle s’y rende.

« Mon père n’est pas très éduqué, cette lettre l’a tout de suite convaincu », témoigne Fu Hui. Impossible de l’en dissuader. Elle obtempère et monte dans un train pour Shenzhen, où elle retrouve un autre camarade de son lycée. Sur place, des employés de l’institution les reçoivent et font une description mirifique de l’université. C’est la première fois que Fu Hui quittait son canton, et la première fois aussi qu’elle visitait une grande ville.

Arrivé au campus, accompagné des étudiants en seconde année, elle se laisse enivrer par les récits d’une communauté variée et active, dans une ville faite pour la vie étudiante. Le prix lui fait un choc, cependant: 13 000 yuans / an, soit une énorme pression pour sa famille, dont le père agriculteur constitue la seule source de revenu. Mais ce dernier insiste: un diplôme, c’est une meilleure chance pour assurer l’avenir de la prochaine génération.

Son professeur leur conseille de faire un emprunt pour trois ans. C’est justement ce prêt qui oblige Fu Hui à rester dans l’Université, même après avoir (rapidement) découvert le pot-aux-roses.

Dès son arrivée à l’école, Fu Hui a été abasourdie : « Cet endroit est à l’inverse de tout ce qu’on pouvait attendre. Il n’y a pas d’autres campus à proximité. Il n’y a même pas de bibliothèque. Fu Hui réalise même que les « étudiants de seconde année » étaient des prestataires engagés pour l’occasion. La salle de classe où les étudiants suivent les cours n’est qu’un petit bâtiment de location, où des professeurs intérimaires se succèdent tous les mois. Et le diplôme, non reconnu, n’est qu’un bout de papier sans valeur. Fu Hui, écrasée par ses trois ans d’emprunt, n’a pas d’autre choix que de poursuivre jusqu’au bout.

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Les boîtes à diplômes profitent de la culture du titre en Chine

Si, comme Fu Hui, un certain nombre de chinois sont dupés par ces institutions, d’autres en profitent consciemment. C’est notamment ce qu’explique le chercheur 鲍广仁: il existe ceux qui sont trompé et ceux qui acceptent d’être trompé, acceptant d’acheter un faux diplôme pour ensuite essayer d’intégrer le marché du travail. La crème de la crème de la société suit le même processus, en allant acheter ses  diplômes aux USA. Car ce phénomène ne se cantonne pas au seul territoire chinois: en Europe comme aux USA, ces boîtes à diplômes prospèrent sur ces étrangers venus acheter leur papier signé (combien de business schools vivent de ce commerce rien qu’à Paris ?!). Les Etats-Unis seuls réalisent plus de 200 millions d’euros par an sur cette économie des diplômes pour étrangers.

En réalité, ces “universités de faisans” chinoises, comme les MBA américains sans valeur viennent combler les trous d’un système d’éducation secondaire chinois lacunaire, dans lequel parmi les 10.7 millions de lycéens passent leur “BAC” (gaokao) chaque année, beaucoup se retrouvent sans aucune piste valable pour la suite de leurs études. Or, la culture chinoise accorde beaucoup d’importance au “titre” lié au diplôme acquis, susceptible de faire une grande différence sur le marché du travail. Ce “Titrisme” ou “diplomisme” [文凭主义] chinois pousse les parents à chercher des voies diplômantes, peu importe le prix ou la qualité de la formation, pour leurs enfants.

Un diplôme bidon mais conférant un titre: c’est appelé, en Chine, un “diplôme gris” [灰色文凭], en référence à l’accréditation des mandarins signés par l’empereur, jadis. Les fonds consacrés à leur obtention par les familles forme, en quelque sorte, un impôt parallèle versé pour compenser l’accroissement des inégalités de l’éducation de base, qui constitue également un grand problème dans la Chine contemporaine (voir notamment la récente émotion soulevée par les nouvelles règles de périmètre des écoles de Pékin excluants les possesseurs d’appartements non résidents de la ville).

 

 


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