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Etudiants en Chine : une frustration qui gonfle

Etudiants en Chine : une frustration qui gonfle

2020 a certainement été une année très difficile pour les jeunes diplômés en recherche d’emploi. L’équipe de projet du PSCUS de l’Académie Chinoise des Sciences Sociales1中国社会科学院 a mené une enquête auprès de 3 030 nouveaux diplômés venant de 19 universités différentes. Elle a constaté qu’environ trois quarts de ces jeunes gens n’avaient même pas obtenu le statut de personnes en recherche d’emploi contre 25% en 2019. Et pour cause, de nouveaux obstacles se sont présentés : les entretiens d’embauche sont bloqués, le taux de travail exécutable a diminué, la pression pour trouver un emploi a augmenté et les attentes économiques futures ont tendance à être pessimistes. 

En réponse, un étudiant de l’Université de Shanghai a créé un groupe nommé «Plan d’introduction de rebuts 9852985废物引进计划» sur le réseau social chinois Douban, au mois de mai 2020. En seulement six mois, ce sont près de 110 000 étudiants et jeunes diplômés de grandes universités chinoises qui se sont rassemblés afin de partager leurs histoires: échecs dans les études, difficultés à trouver un emploi… Ces jeunes se qualifient eux-mêmes de “rebuts de la société”. La grande majorité de ces étudiants viennent de petites villes et une grande disparité existe entre eux et leurs pairs. Ils n’ont pas les mêmes antécédents familiaux, connaissances, études, stages, facilités à trouver un emploi, etc.

À savoir que le projet 985, annoncé en mai 1998 d’où son nom, est un programme mis en place par le gouvernement chinois afin de promouvoir le développement et la réputation du système d’enseignement supérieur chinois en fondant des universités de niveau international. Près de quarante universités font partie de ce projet qui encourage l’amélioration des établissements, le renforcement de la recherche et le recrutement d’experts internationaux.

Université Tsinghua, première université chinoise.

L’émergence des “rebuts 985” sur l’Internet

En tant qu’étudiants du projet 985, l’entrée dans une de ces universités d’élite est le point culminant de leur vie, mais la suite n’est que déclin. Face à la concurrence féroce des universités, ces jeunes perdent progressivement leur sentiment d’appartenance à l’élite étudiante, puis tombent dans l’engrenage de la remise en question permanente et des mauvaises émotions.

On observe quatre types de comportements récurrents :

    1. Sur le plan émotionnel, ils ont du mal à se sentir sereins, ont tendance à perdre leur esprit combatif et leur confiance en eux, se sentent souvent pessimistes et méfiants.
    2. En termes de cognition, leur conscience de soi devient relativement vague. Après être entré à l’université, il est difficile de continuer à garder une bonne estime de soi à travers les notes. Les étudiants ne se comprennent plus eux-mêmes et se sentent confus. La perte du contrôle finit par entraîner l’abandon de leurs efforts. De plus, la concurrence est rude et ces jeunes se sentent souvent physiquement et mentalement fatigués.
    3. Au niveau du comportement, ils ont tendance à se refermer  sur eux-mêmes, mais ressentent tout de même le besoin de se divertir, ce qui mène à une vie quotidienne irrégulière. Les étudiants se couchent généralement tard et passent beaucoup de temps sur les réseaux sociaux ou des jeux en-ligne pour échapper à la réalité. La plupart d’entre eux ont tendance à beaucoup procrastiner.
    4. De plus, certains membres du groupe souffrent de troubles anxieux, de dépression, de trouble bipolaire, de trouble obsessionnel-compulsif etc. Certains ont même tenté de se suicider. 

Beaucoup des membres du “rebuts 985” ont eu l’habitude d’exceller durant leurs études pré-universitaires. Mais entrer dans une université d’élite pose des exigences plus élevées en matière d’autonomie individuelle et les élèves qui avaient l’habitude d’être encadrés de manière intensive par leurs enseignants et parents, se sentent finalement inaptes et frustrés dans ce nouvel environnement élitiste. Le gâchis académique des membres du groupe se manifeste sous trois aspects:

  1. Leur perception de la spécialité à choisir n’est pas claire. Beaucoup ne s’inquiètent que des notes, ne réfléchissent pas bien aux matières à choisir à l’université, finissent par constater que les cours ne leur plaisent pas et perdent l’envie d’étudier.
  2. Le mode d’apprentissage et les résultats sont médiocres. Ces jeunes ont tendance à réviser juste avant les examens et n’apprennent pas sur le long terme. Ils se sentent également écrasés par la concurrence et abandonnent facilement lorsque les résultats ne sont pas ceux attendus.
  3. La difficulté des études longues.  Le taux de diplômés varie généralement de 5% à 30% en fonction des universités. Seuls les étudiants avec les meilleures notes sont certains d’obtenir leur diplôme, tandis que les étudiants sans qualification ont le sentiment d’avoir perdu leur temps.
Jeunes chinois étudiant à la bibliothèque.

Le sujet principal de discussion du groupe des “rebuts 985” est l’emploi. 

  1. Avant même la recherche d’emploi, le plan de carrière est désordonné et inefficace. La plupart de ces étudiants n’ont pas bien réfléchi et ont fait les choses en fonction de leurs sentiments et de leurs intérêts. Il y a donc un fort “choc social” au moment de passer de la vie étudiante à la vie professionnelle.
  2. Le processus de recherche d’emploi est de plus en plus long à tel point que certains développent une phobie de la recherche d’emploi. Après de nombreux échecs peuvent mettre jusqu’à un ou deux ans, voire plus, avant de trouver un premier emploi.
  3. Il y a un manque de satisfaction au niveau du salaire et de l’évolution de la carrière. Les membres du groupe ayant trouvé un emploi affirment que leur salaire ne leur permet de subvenir qu’à eux-mêmes, voire même pas. Ils ont tendance à se dévaloriser et se sentent toujours nerveux et impuissants au travail.

Être admis dans une bonne université fait la fierté des parents et de leurs familles. Cependant, cette nouvelle vie universitaire et le sentiment de perte de temps des étudiants, suscite une contradiction entre les attentes élevées de leurs parents et le sentiment d’échec des enfants. Beaucoup des membres du groupe expliquent en souffrir et se sentent coupables. À 20 ans, les parents sont fiers de mettre en avant l’éducation de leur enfant et à 30 ans s’ils n’ont rien achevé cela devient un moyen de les ridiculiser. Ces jeunes n’osent pas blâmer leurs parents en face, mais les critiquent sur Internet, et ont même tendance à penser que leurs parents sont la “source du désastre” dans leur vie.

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Salon de recherche à l’emploi pour les étudiants diplômés.

Pourquoi se réduire à un “rebut de la société”?

Cela fait déjà plusieurs années que l’identité de l’élite étudiante est remise en cause. L’enseignement supérieur s’est démocratisé et est accessible à plus de monde depuis la fin des années 90, renversant cette image. Maintenant, que l’on vienne d’une université d’élite ou non, les débouchés et les difficultés sont plus ou moins les mêmes.

Internet a également joué un rôle dans la dévalorisation d’eux-mêmes des étudiants. C’est même devenu une mode depuis 2016 parmi la génération 80-90 de se plaindre de sa situation sur le net et le groupe “rebuts 985” en est un parfait exemple. Ce qu’on pourrait appeler la “culture du deuil”, est devenue un moyen de résister à la modernité pour les jeunes, mais aussi un moyen de résister aux valeurs traditionnelles telles que “le mariage” et “l’indépendance à trente ans”. C’est également comme une sorte de masque pour les étudiants qui utilisent leur perte d’intérêt comme excuse pour échapper à la pression de l’excellence et de la réussite.

Traduit et synthétisé par Célia Farouil.

Source : 中国青年研究


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