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Financement des Sciences Humaines et Sociales en Chine – évolutions depuis 2010

Financement des Sciences Humaines et Sociales en Chine – évolutions depuis 2010

 

Article rédigé pour EastIsRed, par @julienstsevin.

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La Fonds National pour les Sciences Sociales [国家社科基金] est l’une des plus importantes agences de financement de la recherche scientifique en SHS en Chine. Ce fonds est géré par le Bureau National pour les Sciences Sociales et la Philosophie (NOPSS) [全国哲学社会科学工作办公室], lui-même piloté par le département de la propagande du Comité central du PCC.

Cet article propose une vision quantitative du financement des SHS en Chine à partir de l’étude de « 42 692 programmes de recherche » financés par le Fonds que nous avons collectés depuis 2010.

Nous partons ici du point de vue d’une administration qui organise, planifie et alloue le financement. Nous nous intéressons aux discours portés par l’administration, l’État, le Parti, et aux choix faits dans les financements des projets qui sont révélateurs de lignes directrices dans l’allocation des ressources. Quelles sont les caractéristiques de ce financement ? Que nous apprend-t-il du paysage scientifique chinois ? Quel est le rôle donné aux SHS par l’administration ?

Il existe certes une tension à ne pas négliger entre une conception de la figure du chercheur, sa pratique et ce qui est attendu de lui par les instances dont il relève. Le numéro 4-2018 de la revue Perspectives chinoises consacré à la production des savoirs en sciences sociales dans la Chine contemporaine donne de nombreux éléments d’analyse à ce propos. Ici, l’accent sera mis uniquement sur ce que l’administration nous dit.

Un financement national annuel

Le fonctionnement du fonds

En tant qu’agence de financement de la recherche, le Fonds National pour les Sciences Sociales organise et alloue annuellement des financements à destination des chercheur.e.s à travers différents dispositifs pour soutenir les efforts de la recherche. Son champ d’action se limite aux sciences humaines et sociales. La direction est assurée actuellement par Jiang Peimao 姜培茂, directeur du Bureau des Sciences Sociales du Département de la propagande du Comité central du PCC [中宣部全国社科工作办] et secrétaire général du Conseil des Think Tanks chinois [国家高端智库理事会].

En dehors de ce fonds, d’autres types de subventions existent, par exemple par le département des sciences sociales du ministère de l’Éducation, ou encore par l’Académie des Sciences Sociales.

Le Fonds possède plusieurs dispositifs : programme annuel [年度项目], programme jeunes chercheur.e.s [青年项目], programme « Chine de l’Ouest » [西部项目], programme de grande ampleur [重大项目], aide destinée aux revues [学术期刊资助], financement late-stage [后期资助项目], projets de traduction vers langues étrangères [中华学术外译项目].

Nous avons étudié ici les deux premiers, les financements de programmes de recherche annuels et à destination des jeunes chercheur.e.s qui représentent le plus grand nombre de financements alloués chaque année. Nous avons récupéré les données pour les années de 2010 à 2021 (les données pour 2013 sont manquantes).

De 2010 à 2021, ce sont 42 692 programmes qui ont été financés, pour un montant d’environ 8.5 milliards de RMB, soit environ 1.2 milliards d’euro. La moyenne est de 3881 projets financés par an sur les dix années étudiées.

Le budget total investi pour les SHS a presque quadruplé depuis 2010 :

Le président Hu Jintao 胡锦涛 a développé pendant ses dix ans à la tête du gouvernement et du parti (2003-2013) le concept de « développement scientifique » qui est devenu une ligne directrice du parti. Li Changchun 李长春 alors président de la Commission de propagande et de travail idéologique [中央宣传思想工作领导小组] – qui supervise notamment le bureau qui gère le Fonds – appelait en 2011 lors de la réunion de sélection pour le financement des programmes de recherche à « augmenter les budgets, innover dans les idées, dans les méthodes et mécanismes de travail, profiter pleinement des effets du pilotage de la recherche par le Fonds National pour les Sciences Sociales ». Le budget a effectivement augmenté considérablement dans les années qui ont suivies et le gouvernement suivant n’a pas réduit la voilure. On note toutefois ici une stagnation depuis 2019 du budget alloué au financement des programmes nationaux (graphique ci-dessus) qui semble se stabiliser.

Qui est financé ?

Le Fonds est destiné aux « chercheur.e.s des universités du pays, de l’Académie des Sciences Sociales, des écoles du parti et agences du gouvernenement, des académies militaires« .

Parmi les financements annuels, on distingue trois catégories de financements : programme prioritaire [重点项目] (7 % du jeu de données ici), programme commun [一般项目] (65 %) et programme jeune [青年项目] (28 %). Le montant alloué par projet s’éleve en moyenne à 350000 RMB pour le premier et 200000 RMB pour les deux derniers.

Le déroulement

Chaque année, un appel à projets est lancé en début d’année. Les propositions de programmes de recherche sont évaluées par 23 comités répartis en discipline : histoire chinoise, marxisme-léninisme, linguistique, sociologie, histoire du parti, etc. Les résultats sont publiés dans l’été. La durée d’un programme est en moyenne de 3 ans.

Les résultats des recherches sont publiés ensuite sous forme de :

Des régions et des universités en figure de proue

Des inégalités entre régions

La capitale reste le lieu où se concentrent les projets de recherche financés (11 %). Le Jiangsu (8 %), Shanghai (7.7 %), le Hubei (6 %) et le Zhejiang (5.8 %) suivent derrière. Les programmes de recherche financés se regroupent sans surprise sur **la côte ouest**, Hubei mis à part.

Si l’évolution du financement est à la hausse chaque année depuis 2010 (le nombre de projets financés par an augmente de 103 % entre 2010 et 2021), certaines régions se développent plus rapidement que d’autres, avec des taux de croissance du nombre de projets financés entre 2010 et 2021 atteignant 182 % pour le Zhejiang, 181 % pour le Fujian, 154 % pour le Shandong, 240 % pour Chongqing. Certaines peu dotées déjà en 2010 stagnent, notamment le Gansu (50 % d’augmentation entre 2010 et 2021), le Jiangxi (62 %), le Jilin (72 %) le Xinjiang (75 %), le Shanxi (77 %).

Des pôles universitaires

Trois universités de Pékin sont dans le top 15 des universités ayant reçu le plus de financement du Fonds national pour les Sciences Sociales.

La répartition de ce top 15 n’a rien d’étonnant : ce sont les universités les mieux classées des palmarès chinois. Pourtant, l’université Tsinghua classée en général dans les places de tête des palmarès des meilleures universités en Chine n’apparaît ici qu’à la 27e position en termes de financement (avec 256 projets financés et un financement d’environ 53.240.000 RMB sur les 10 années étudiées).

Le cas de l’Université de Xiamen

L’université fondée en 1921 se situe dans la province du Fujian. En 2020, elle accueille plus de 40 000 étudiants et 2700 enseignants sur ses quatre campus.

Ces deux dernières années, on remarque la progression de l’Université de Xiamen dans notre étude : pour 29 projets financés en 2010, en 2021 on passe à 68. En 2021, l’Université de Xiamen est celle qui a le plus grand nombre de projets financés pour l’année. Elle arrive également à la première place la même année dans le nombre de projets financés par une autre source de financement – le département des sciences sociales du ministère de l’Éducation. Cette évolution mérite d’être suivie dans les prochaines années.

Sur les 421 projets financés de l’université et étudiés ici, 59 ont pour discipline le droit, 35 l’histoire chinoise, 32 la linguistique et 30 la philosophie.

Depuis 2017, l’université est dirigée par Zhang Rong 张荣, physicien, spécialiste des semi-conducteurs optoélectroniques. En mars dernier à l’occasion de la dernière Assemblée Nationale Populaire (ANP), Zhang Rong, en tant que délégué à l’ANP proposait de créer une zone pilote au Fujian pour l’innovation de l’enseignement supérieur afin d’améliorer la qualité de l’enseignement et combler un déficit sur la province. Dans la proposition soumise à l’assemblée, ce hub devrait être soutenu par l’état au moyen d’une politique préférentielle, de la création d’universités et en structurant l’offre régionale existante (laboratoires nationaux, laboratoires nationaux clés, centre d’innovation, etc.) au sein de grandes plateformes. Mais surtout, ce hub universitaire ne s’arrêterait pas aux frontières de la province mais s’étendrait au-delà des rives du détroit, en intégrant Taiwan et ses universités par des dispositifs de formation conjointe, de la création de plateforme commune, le financement des universités taiwanaise à venir s’installer dans le Fujian.

Le 1er avril 2022, le gouvernement central a approuvé la nomination et la promotion de Zhang Rong au poste de secrétaire du comité du parti de l’université de Xiamen et n’occupe plus le poste de président de l’université.

Mobiliser les sciences humaines et sociales…

L’étude quantitative de ces programmes de recherche financés depuis 2010 souligne une tendance : une mobilisation accrue des sciences humaines et sociales au service du politique et de la société. Mais attention, rappelons que nous mettons en question ici le discours porté par une agence de financement supervisée par le Parti. Ce discours s’incarne dans les documents de référence publiés par l’agence ou dans les textes du Parti à propos des sciences humaines et sociales et s’incarne également dans les choix faits pour le financement des programmes de recherche. Budget alloué aux universités, aux régions, aux disciplines, intitulés des projets financés, toutes ces données sont signifiantes d’un discours sur les SHS.

Les sciences sociales sont avant tout un outil d’importance pour l’État et le Parti. Ainsi le déclarait le président chinois en 2016 :

  • La philosophie et les sciences sociales sont une cause importante, une ligne de front cruciale pour le parti et le peuple (哲学社会科学事业是党和人民的重要事业,哲学社会科学战线是党和人民的重要战线).

Les données issues ici de l’étude des programmes de recherche financés font écho aux textes de référence sur les sciences sociales dont nous proposons quelques traductions par la suite. En adoptant une approche quantitative, le caractère politique d’une partie des programmes est saillant. Dans la répétition des occurrences, dans la formation des concurrences, dans l’évolution du discours, en favorisant certaines disciplines, la mobilisation se fait à plusieurs niveaux que nous allons détailler plus loin.

Pour autant, si l’agenda politique du financement est évident – le fonds répond aux exigences du parti, il faut certainement faire la différence entre une administration qui favorise l’orientation des sujets et la réalité du terrain faite d’accommodations avec ces règles bien connues et leur stratégie de contournements appliquées par les chercheur.e.s. Chloé Froissart parle à propos des chercheurs de « l’art de ‘packager’ leurs projets de recherche dans la novlangue du Parti afin d’obtenir les fonds dont ils ont besoin pour conduire une recherche dont ils restent en partie maîtres » [Froissart, 2019].

… en leur demandant d’être au service du peuple et du parti

S’interroger sur le discours de l’agence de financement de la recherche en sciences humaines et sociales, c’est aussi questionner le rôle donné aux SHS par cette administration et plus largement le Parti. À quoi peuvent elles bien servir ? Car il faut maintenir et renforcer la direction du Parti sur tous les plans, dans tous les domaines, celui-ci a bien une réponse à apporter à ce propos. Huang Kunming 黄坤明, membre du Politburo, chef du département de propagande du PCC et de facto superviseur du Fonds, déclarait ainsi le 14 mai 2018 à l’occasion de la réunion d’évaluation des projets de la Fondation nationale des sciences sociales:

Il faut renforcer la direction générale du parti sur la recherche en philosophie et sciences sociale : en prenant l’innovation et son amélioration comme axe fondamental, en mettant l’accent sur les disciplines clés et leur renforcement comme point de rupture, en faisant de l’amélioration de la construction d’un système de discours une tâche majeure, en accélérant la « sinisation » de la philosophie et des sciences sociales aux caractéristiques chinoises, au style chinois et à l’excellence chinoise (要加强党对哲学社会科学工作的全面领导,以提升原创性为根本着力点,以加强重点学科建设为突破口,以推进话语体系建设为重大任务,加快构建具有中国特色、中国风格、中国气派的哲学社会科学)

Ce discours fait écho à la ligne directrice émise par Xi Jinping en 2016 lors d’un discours à la communauté scientifique dans lequel il appelle à une « accélération du développement à la chinoise de la philosophie et des sciences sociales ». Le président chinois souligne le besoin d’une indigénisation des sciences sociales et de la philosophie [Froissart, 2019]. Les avis publiés peu après par le gouvernement central (dont on propose ici la traduction intégrale) réaffirment l’appel à la sinisation des sciences sociales et à la mobilisation de celles-ci « au service du peuple et du parti ».

Dans cette nouvelle période de l’Histoire, il est nécessaire de donner toute sa place au rôle de la philosophie et des sciences sociales pour mener à bien cette grande lutte aux caractéristiques historiques nouvelles et pour faire avancer la grande cause du socialisme aux caractéristiques chinoises. Il est nécessaire que la communauté scientifique soit à l’avant-garde de cette époque, qu’elle soit précurseur, et qu’elle explique activement les théories et fasse des suggestions à destination du Parti et du peuple.《意见》指出,站在新的历史起点上,更好进行具有许多新的历史特点的伟大斗争、推进中国特色社会主义伟大事业,需要充分发挥哲学社会科学的作用,需要哲学社会科学工作者立时代潮头、发思想先声,积极为党和人民述学立论、建言献策。

…en favorisant certaines disciplines

Les disciplines qui reçoivent le plus de financement par le Fonds nous renseignent sur les priorités que l’agence de financement se donne (et par extension le Parti).

Nous reprenons ici les intitulés des disciplines telles qu’elles sont renseignées dans les résultats d’attribution des financements du Fonds.

Les sciences de gestion, l’économie appliquée et le droit sont les trois disciplines les plus financées. Si l’on agrège la discipline ‘Histoire du parti – Construction du parti‘ à celle du ‘Marxisme-Léninisme‘, cette nouvelle discipline entrerait dans le top 3.

Ces disciplines les plus financées renvoient à une dimension pragmatique de la recherche : gérer l’état par le management, l’économie et le droit, comprendre le parti.

Mais pour autant, les autres sciences humaines et sociales ne sont pas oubliées : la linguistique, la littérature chinoise, l’histoire chinoise, la sociologie et la philosophie suivent de près dans le classement. Ces disciplines sont par ailleurs bien représentées au sein des universités dominantes (voir le graphique suivant). En outre, les sujets de recherche ne se limitent pas qu’au vocabulaire politique officiel employé. On étudie par exemple :
– « Les théories de Gayatri Chakravorty Spivak » à l’Université du Guanxi en 2010
– « Les mécanismes d’intervention sociale dans les problématiques de suicide chez la population urbaine agée en Chine » en 2021 à la Nanjing University of Information Science and Technology
– « La philosophie française du 19e siècle » en 2019 à l’Université Fudan
– etc.

Le graphique ci-dessus représente la part des financements par discipline au sein des institutions les plus financées par le Fonds. Si les établissements de renom sont multidisciplinaires comme le montre la diversité des disciplines financées, certains semblent avoir une identité plus marquée. Le droit se détache clairement des autres disciplines dans quatre universités (Renmin, Xiamen, Wuhan & Jilin University).

En s’intéressant à l’évolution dans le temps de la répartition des disciplines parmi les 42000 programmes de recherche, on constate une priorité accrue donnée à certaines disciplines et qui entrent en résonance avec un agenda politique bien connu. Ce sont ces disciplines qui subissent une forte progression en dix ans :
– Histoire du parti (224 %)
– Ethnologie (167 %)
– Marxisme-Léninisme / Socialisme (159 %)
– Archéologie (350 %)

Holbig Heike notait une « réidéologisation » progressive des thématiques de recherche financées par le Fonds à partir de 2010 malgré une diversification des sujets abordés pour la période 2003 – 2013.

Ces augmentations vont de pair avec le capital investi par les autorités pour l’éducation politique. Selon la conférence de mars dernier du Ministère de l’éducation à propos de l’éducation politique, alors qu’en 2012 l’on comptait 100 départements dédiés à l’étude du marxisme et 74 000 enseignants, en 2021 il n’y avait pas moins de 1440 départements et 127000 enseignants.

L’archéologie est une discipline politiquement mise en avant depuis ces dernières années. Xi Jinping l’a décrit comme une « discipline importante » et en septembre 2019 appelait à « s’efforcer de construire une archéologie aux caractéristiques chinoises, au style chinois et à l’allure chinoise, et à renforcer l’influence et le discours de l’archéologie chinoise dans la communauté archéologique internationale » [要坚持辩证唯物主义和历史唯物主义,深入进行理论探索,包括探讨符合历史实际的人类文明特别是中华文明的认定标准,努力建设中国特色、中国风格、中国气派的考古学,增强中国考古学在国际考古学界的影响力、话语权]. 2019 c’est aussi l’année où on atteint un pic avec 90 programmes financés de recherche en archéologie.

La question des minorités est également au centre des préoccupations politiques. « Le renforcement du sentiment d’appartenance à la communauté nationale chinoise » [铸牢中华民族共同体意识] est une ligne directrice de la politique des minorités de Xi Jinping. En 2014, il notait qu’il « est nécessaire de s’opposer clairement à diverses idéologies erronées et de renforcer la capacité des cadres et des masses de tous les groupes ethniques à identifier ce qui est bien et ce qui est mal et à résister à l’infiltration des idées venues des forces hostiles à l’intérieur et à l’extérieur du pays ». Une part importante des questions traitées en ethnologie est consacrée à l’étude des minorités ethniques chinoises.


`Nuage de mots créé à partir des intitulés de programmes financés. Quelques termes remarquables : Chine, problématique, société, perspective, culture, développement, théorie, relation, politique, influence, système`

…par la perméation du registre politique

La mobilisation des sciences humaines et sociales s’incarne également par une présence accrue du registre politique au sein des intitulés des programmes de recherche.

Si l’on regarde les grandes lignes qui se dessinent par l’analyse quantitative des 42000 programmes de recherche étudiés, le registre politique se dégage nettement. Nous ne disons pas ici que la majorité des programmes sont orientés mais que l’analyse quantitative fait ressortir des tendances remarquables. Dans la répétition des occurrences, dans la formation des cooccurrences, dans l’évolution du discours, le registre politique se diffuse dans les intitulés de programmes.

Ainsi le démontre le graphique suivant présentant les concurrences les plus présentes dans le corpus :

Un bigramme est une séquence de deux mots dont la probabilité d’apparaître est calculée à partir de la fréquence pour chaque mot et séquence de mots. Ils permettent ici d’identifier des leitmotiv au sein de notre corpus.

Les référents politiques sont bien identifiables : la séquence « les nouvelles routes de la soie » [一带一路] est la plus fréquente (517 occurences). On note également les séquences suivantes qui correspondent à des projets de grande envergure portés par le gouvernement ou des slogans politiques fréquemment utilisés :
– revitalisation rurale
– développement de haute qualité
– urbanisation d’un nouveau type
– valeurs socialistes fondamentales
– caractéristiques chinoises

Le registre de la gouvernance est également bien présent : « société – gouvernance », « gouvernance – mécanisme », « mécanisme – innovation », « pays -gouvernance », « gouvernements locaux », « mécanisme – innovation », « mécanisme – voie/méthode ». Les chercheur.e.s participent à l’amélioration de l’état, au soutien du développement et de l’économie.

Même constat lorsqu’on dresse la liste des trigrammes (séquence de trois mots) :

See Also

Les Nouvelles routes de la soie y sont bien représentées avec des variables explicatives (contexte, stratégie, construction).

Une des hypothèses de la présence accrue de séquences de mots à caractère politique repose sur les caractéristiques du discours politique chinois. Celui-ci s’appuie fortement sur cette répétition de séquences de mots pour exprimer des concepts politiques. Les leitmotiv politiques [提法] font partie des jeux de pouvoir chinois où il est important d’imprégner une situation d’une formule trouvée. La variation même infime du vocabulaire peut indiquer un changement de rapport de force (Qian Gang, 2012). Ainsi qu’en physique le perméat se déplace du milieu de forte concentration à celui de faible concentration à travers l’interface, les intitulés des programmes de recherche ici s’imprègnent du registre politique. D’autant plus que les chercheur.e.s peuvent être amenés à jouer avec le vocabulaire attendu pour obtenir un financement comme nous l’avons vu précédemment.

Ici est représentée l’évolution dans le temps de la présence de quelques _leitmotiv_ politiques fréquents dans les intitulés des programmes de recherches. Les apparitions et les pics de ces termes correspondent à l’agenda politique du moment :
– En 2017, lors du 19e Congrès National du PCC, Xi Jinping réussit à faire inscrire dans la charte du parti son « terme bannière » [旗帜语], celui d’une nouvelle ère du socialisme à la chinoise [习近平新时代中国特色社会主义]. Le terme « nouvelle ère » [新时代] et ses variantes apparaissent ainsi dans les discours politiques, dans les discours médiatiques et in fine dans les discours scientifiques. Une entrée à propos de ce terme bannière est consacrée dans le dictionnaire du China Media Project de l’Université de Hong Kong.
– Annoncées en 2013, les Nouvelles Routes de la soie, ce projet de réseau régional d’infrastructures deviennent une priorité de la diplomatie chinoise. Les occurrences dans les intitulés de programmes de recherche progressent jusqu’à 2018.
– En 2018, le « Plan pour la stratégie de revitalisation rurale (2018-2022) » [乡村振兴战略规划(2018-2022年)] a été annoncé comme un large programme de réforme du milieu rural.

Le concept de « double protection » [两个维护] qui fait référence au maintien résolu de la position centrale du secrétaire général Xi Jinping au sein du Comité central et au sein de l’ensemble du Parti 坚决维护习近平总书记党中央的核心、全党的核心地位, s’illustre également dans une certaine mesure dans la recherche. On voit ici l’évolution des mentions des noms des leaders chinois dans les intitulés des programmes :

2018 est une année cruciale : Xi Jinping renforce sa position au sein du parti en réussissant à modifier la Constitution. Et cela se traduit non seulement dans la presse d’état mais aussi ici dans les programmes de recherche financés par le Fond. Le terme « Xi Jinping » apparaît 102 fois en 2018.

Mais alors sur quoi travaillent les chercheurs à propos de Xi Jinping ? Le graphique suivant présente quelques éléments de réponse :

Les programmes de recherches s’intéressent à la pensée de Xi Jinping, déclinée aux différents domaines qui peuvent exister :
– étude de la pensée de Xi Jinping sur le sport [习近平总书记体育思想研究] – étude de la pensée de Xi Jinping sur le développement des villes aux caractéristiques chinoises [习近平新时代中国特色城市发展思想研究] – étude de la pensée de Xi Jinping sur l’équité et la justice dans la nouvelle ère [习近平新时代公平正义思想研究] – étude de la pensée de Xi Jinping sur le développement global des femmes dans la nouvelle ère [习近平新时代妇女全面发展思想研究] – étude de la pensée de Xi Jinping sur la sécurité de la culture nationale dans la nouvelle ère [习近平新时代国家文化安全思想研究] – …

Ces recherches sur la pluripotence de la pensée de Xi Jinping va de pair avec la construction de plusieurs centres de recherches dédiés à l’étude de cette pensée ces dernières années.

En 2018, il n’y a pas moins de 78 déclinaisons de la pensée de Xi Jinping appliquée à un grand nombre de domaines. On constate alors une diminution conséquente par la suite et en même temps l’apparition du terme « remarques importantes ». D’ailleurs, il est bien courant que le parti organise des séances d’étude de l’esprit du discours de Xi Jinping suite à des événements majeurs.

…au service de la gestion de l’État

Les sciences humaines et sociales doivent en outre jouer un rôle au service de la gestion de l’État. Elles doivent trouver une application au service de la société dans son ensemble. Le régime chinois, de par sa nature pragmatique, est à l’écoute des propositions des sciences sociales chinoises qui ont pour vocation d’aider l’État à résoudre des problèmes de la société.

Cette représentation montre à la fois les termes les plus utilisés dans tous les intitulés de programme de recherche et leur évolution dans le temps. La densité de la couleur est relative à la fréquence d’apparition des termes. On remarque à nouveau ce que nous avions vu plus haut :
– des termes liés à un agenda politique : campagne, nouvelle ère
– des termes sur l’État et l’économie : développement, innovation, économie, système, ethnie, entreprise, risque, écologie, gouvernement
– une augmentation conséquente du terme « gouvernance » et « mécanisme » depuis ces dernières années
– la Chine comme objet d’étude principal

Sur l’usage des SHS utiles à la gouvernance de l’état, le graphique suivant propose quelques éléments de compréhension. Ces expressions reviennent régulièrement au sein du corpus :

Sur l’usage des SHS qui portent un discours sur la Chine, à titre de comparaison voici l’évolution dans le temps des mentions d’autres pays dans les intitulés des programmes. On note un focus important fait sur le Japon et les États-Unis :

La recherche sert l’État dans sa capacité à réfléchir sur celui-ci. On parle de « modernisation », de « mécanisme », d’ « influence », de « gouvernance publique », d’ « éducation à l’idéologie politique », etc. En 2013, la 3e session plénière du XVIIIe Comité central du Parti communiste chinois a proposé de « promouvoir la modernisation du système et la capacité de gouvernance de l’État » [推进国家治理体系和治理能力现代化]. Il n’est pas étonnant alors que la sphère académique s’empare du sujet et que cela se traduise par une augmentation du nombre de programme sur ces sujets. Caisse de résonnance, chambre d’enregistrement ou véritable lieu de débat ? La sélection des programmes est sous la supervision du parti. Pour obtenir un financement, il faut se plier aux exigences, au vocabulaire qui est attendu. Nous n’adoptons ici que le point de vue du Fonds qui alloue les ressources, la réalité du terrain pour les chercheur.e.s est certainement bien différente et plus complexe (voir les travaux d’Emilie Frenkiel sur les intellectuels chinois et par exemple l’article « Note préliminaire sur la condition des universitaires en Chine »).

Quelques exemples de séquence de mots propre à l’économie et aux politiques de développement. Ces séquences sont également corrélées avec l’agenda politique (réforme des campagnes, éradication de l’extrême pauvreté, promotion de l’économie numérique) :

À propos des orientations que le Fonds souhaite donner à la recherche en sciences sociales, un guide des thématiques de recherche est publié chaque année par celui-ci (les guides de 2010 à 2021 sont compilés ici, en langue chinoise). Des propositions de thématiques sont faites pour chaque discipline. Les disciplines qui reçoivent entre autres le plus de propositions sont celles des sciences de gestion, du marxisme/léninisme et de l’histoire du parti. On constate un renforcement des directions sur les thématiques entre 2013 et 2017 comme le montre le tableau suivant :

AnnéeGouvernanceMarxismeHistoire du parti
20101223139
20111032632
2012985847
20131399560
201415510590
2015197148150
20161558596
2017131132108
20189694105
2019997274
2020977997
202110166100

Même s’il existe des comités spécialisés pour chaque discipline composés de chercheur.e.s pour assurer l’évaluation par les pairs, les orientations du Fonds publiées chaque année montre qu’il existe aussi un agenda politique affirmé. Rappelons que celui est géré par le Bureau National pour la Philosophie et les Sciences Sociales [全国哲学社会科学工作办公室], qui s’appelait avant 2018 le Bureau National pour la Planification de la Philosophie et des Sciences Sociales [全国哲学社会科学规划办公室].

La pilotage de la recherche au moyen de financements n’est pas une spécificité chinoise : répondre à des appels d’offres en adoptant une langue propre à répondre aux attentes de l’agence de financement est un phénomène qui est vécu dans le monde académique en général et n’est pas un traitement réservé aux chercheur.e.s chinois.

En outre, Holbig Heike notait à partir de ses entretiens en 2014 que si l’agenda scientifique en SHS était produit en harmonie avec les directives gouvernementales et du parti, celui-ci s’appuyait également de plus en plus sur des sondages au sein des communautés scientifiques des universités de renom et organisés par les présidents et vice-présidents de comité de sélection disciplinaire.

En s’intéressant aux termes les plus mobilisés dans chaque discipline, on constate cette ambivalence entre présence forte du registre politique et termes communément associés à leur discipline respective. Ici plusieurs tableaux qui énumèrent les bigrammes les plus fréquents au sein de chaque discipline :

L’analyse quantitative fait ressortir des traits saillants mais ne rend pas compte de l’étendue du champ. À quel point le champ est hétérogène, homogène ? Comment les chercheur.e.s s’accommodent du contexte pour obtenir des financements ? L’analyse mériterait d’être complétée en proposant des réponses à ces questionnements. La politique se mêle de la recherche, mais ne réduisons pas le constat à une simplification : la recherche financée est multidisciplinaire et multifacette mais elle doit faire face à une politique très bruyante.

Pour télécharger le jeu de données: ici.

Références


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