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Introduction à l’ouvrage « la question de la technique en Chine »

Introduction à l’ouvrage « la question de la technique en Chine »

Une introduction à l’ouvrage « La question de la technique en Chine » de Hui Yuk, rédigé par Paul Louédin.

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Les mêmes images d’hôpitaux saturés, de villes désertes et d’ateliers de production à l’arrêt nous viennent en tête lorsque l’on évoque la pandémie mondiale du covid-19. Si l’origine de ce virus demeure indéterminée à ce jour, l’hypothèse d’une zoonose, une maladie dont le pathogène peut être transmis de l’animal à l’Homme, continue de dominer chez les scientifiques. En accélérant la modification de l’environnement, les « activités humaines » ont augmenté la probabilité d’une rencontre entre humains et pathogènes. Le covid-19 constituerait donc une manifestation brutale que l’ « activité humaine », caractérisée comme le développement de nos sociétés industrielles et productivistes, porte en elle son propre principe de néantisation. Ce paradoxe pose de façon urgente la question fondamentale du rapport de l’être humain à la technique. C’est précisément l’objet du livre du philosophe de la technologie, Yuk Hui.

L’auteur doit son aisance à naviguer entre les répertoires philosophiques à son parcours. Originaire d’Hong-Kong, cité témoin de l’hybridation des cultures, Hui part faire ses études de philosophie en Europe après avoir reçu son diplôme en génie informatique à l’université de Hong-Kong. Il poursuit sa formation de philosophie sous la direction du philosophe Bernard Stiegler en post-doctorat. Il enseigne aujourd’hui en Allemagne, patrie berceau de la technologie en tant que science des techniques.

Publié en France par les Editions divergences de critique sociale et politique contemporaine, Yuk Hui se livre à une étude comparative aussi exigeante qu’érudite du rapport philosophique de l’être humain à la technique en Occident et en Chine.

L’auteur part de la question suivante : « Que peut être la question de la technique pour les cultures non-européennes avant la modernisation ? ». Cette interrogation est cruciale dans un pays qui a connu la modernisation économique la plus rapide de l’histoire de l’humanité et qui fait aujourd’hui de l’innovation technologique une priorité politique absolue.

L’hypothèse du philosophe est qu’en Chine, la technique au sens où nous la comprenons aujourd’hui – ou du moins telle qu’elle est définie par certains philosophes européens n’a jamais existé. La technique ne serait pas une sorte d’absolu mais devrait être mise en relation avec une configuration plus large, une « cosmotechnique ». L’auteur définit ce terme comme l’effort de mise en relation des mythologies de la création et de la technique qui correspond dans chaque cas à des relations différentes entre les dieux, les techniques, les humains et le cosmos.

Tout en contestant l’hégémonie de la cosmotechnique occidentale, Yuk Hui ne se livre pas à une critique post-coloniale. Considérant ce champ de recherche comme salvateur mais trop restrictif dans sa focalisation sur le combat de discours, il développe ici une critique matérialiste.

Le livre est constitué de deux parties. Le philosophe réalise dans un premier temps une étude systématique et historique de la pensée technique en Chine en comparaison à son homologue en Europe. Dans un second temps, il enquête ensuite sur les questions historiques et métaphysiques posées par la technique moderne et jette une lumière nouvelle sur la question de la technique en Chine à l’ère de l’anthropocène.

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Cosmotechniques prométhéenne et chinoise : caractérisation et divergences

Pour Yuk Hui, le mythe prométhéen illustre bien les fondements de la relation à la technique qui a prévalu en Occident. Dans la distribution des facultés, le titan Prométhée vole le feu de Zeus pour le donner aux hommes. La cosmologie grecque fait de la capacité technique des êtres humains leur qualité distinctive par rapport aux animaux.

La naissance de la philosophie en Grèce antique est un processus de rationalisation qui marque progressivement une séparation entre mythe et philosophie. Le développement de la science moderne occidentale s’appuie sur deux acquis majeurs selon Einstein : l’invention d’un système logico-formel par les philosophes grecs et la découverte qu’il est possible de trouver des relations causales par l’expérience systématique à la Renaissance.

Le naturalisme, soit le clivage « nature/culture » est la cosmotechnique résultante de ces développements. Cette opposition triomphe en Occident au XVII ème siècle avant de s’imposer à l’échelle planétaire avec les vagues de colonisation européenne. Pour autant, le naturalisme n’est pas universel, et est même un cas marginal comme le rappelle l’auteur en se fondant sur les travaux de l’anthropologue Philippe Descola.

Afin d’élaborer une philosophie de la technologie en Chine, Yuk Hui analyse les évolutions de la relation entre le Qi (器), au sens moderne « outils », ici « technique », et le Dao (道), l’ « ordre suprême des êtres », dans l’histoire de la pensée philosophique chinoise.

L’auteur convoque la mythologie chinoise pour mettre à jour ce qu’il considère être les fondements métaphysiques de la cosmotechnique chinoise. L’histoire du boucher Pao Ding, enseigne qu’un bon artisan s’appuie moins sur les objets techniques dont il dispose que sur le Dao. Dans cette vision énergétique du monde, la technique fait référence à la capacité d’assembler habilement quelque chose qui résonne avec cet ordre cosmique, ordre d’abord moral.

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Par ailleurs, le mode de pensée chinois, le « ganying » (感应), diffère du cogito. Cette « pensée corrélative », selon les mots du sinologue Marcel Granet, produit un « sentiment moral », puis une « obligation morale » qui émerge de la résonance entre le Ciel et l’humain.

La différence entre les modes de pensée du ganying et du système logico-formel, expliquerait pourquoi le développement technique de la Chine n’a pas suivi le même rythme qu’en Europe. A la question de l’historien britannique Needham « pourquoi la science moderne a t-elle émergé en Europe plutôt qu’en Chine malgré l’avance technique chinoise ? », Yuk Hui propose une réponse philosophique. La conception organiciste et holistique au cœur de la pensée dans la Chine ancienne, aurait empêché l’émergence d’une vision mécaniste du monde favorable au développement de la science moderne.

Modernité et cosmotechnique : de la confrontation à l’importation

L’irruption de la modernité en Chine marque le triomphe de la cosmotechnique prométhéenne. Les deux guerres de l’opium (1839-1842, 1856-1860) conduisent une partie des élites chinoises, comme les intellectuels réformateurs Kang Youwei et Liang Qichao [Lire notamment: Histoire de la pensée chinoise, de Anne Cheng, ndlr], à considérer que la défaite trouve sa source dans le déséquilibre technologique. Un vaste élan de modernisation est alors engagé. Le mouvement d’auto-renforcement (自强運動,ziqiang yundong) (1861-1895) vise à utiliser le Qi pour réaliser le Dao, c’est-à-dire garantir l’ordre socio-moral traditionnel. La primauté du Dao sur le Qi est inversée ; le Qi domine désormais le Dao. Le holisme chinois cède sa place au mécanisme occidental.

Cette transformation culturelle qui tente d’imposer à la Chine le développement de la science et de la technologie, tout en conservant les principes fondamentaux de la pensée chinoise, Yuk Hui considère qu’elle a certainement été l’un des plus grands défis et l’une des plus grandes crises que la civilisation chinoise ait eu à affronter. Cette tentative repose sur l’idée que l’esprit, par le biais de la technique, serait capable de contempler et de commander le monde physique sans être lui-même affecté et transformé.

L’effondrement de la métaphysique qui maintenait la cohérence du système humano-cosmologique dans la pensée chinoise provoque une « désorientation » dans deux sens. D’une part, l’individu perd ses repères. C’est ce que Nietzsche met déjà en avant dans le Gai savoir (1882). Heidegger prolonge et précise la critique du développement technologique moderne, caractérisé par sa propre rationalité et son désir de maîtrise, qui prive le monde de toute autre possibilité d’être. D’autre part, le fait que la raison technologique se répande au point de devenir la condition de toutes les conditions, le principe de tous les principes selon le philosophe Jacques Ellul, produit une convergence de l’Orient et de l’Occident par la technologie. Pour Yuk Hui, l’Orient, contrairement à l’Occident, subit une négation telle qu’il cesse d’être l’Orient.

La modernité technologique perçue comme l’anéantissement de la tradition entretient le mirage du retour au foyer.  Le local est perçu comme une forme de résistance au global. C’est dans ce mouvement de retour vers un fantasmé « non contaminé » que les combats de représentation identitaire et culturels trouvent aujourd’hui leurs racines. Une des illustrations les plus frappantes sur le plan géopolitique étant le front anti-occidental sino-russe. Yuk Hui s’oppose à cette vision qu’il considère illusoire. En effet, pour lui le discours contemporain du local est lui-même le produit de la globalisation.

Pour le philosophe, la reconnaissance du fait que nous vivons à l’ère de l’Anthropocène marque la sortie de notre inconscience technologique. La nature et les limites du projet technicien porté par nos sociétés industrielles sont brutalement questionnés. L’Anthropocène est en effet étroitement lié au projet de repenser la modernité, puisque les interprétations du cosmos, de la nature, du monde, de l’humanité, sont fondamentalement ce qui nous a conduit à la situation critique dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Pour résister à la raison technologique, Yuk Hui ne croit pas aux appels au « retour à la nature ». Il préconise plutôt de faire émerger d’autres modes de raisonnement en faisant appel à la pluralité culturelle et au pluralisme ontologique. En ayant brillamment caractérisé la cosmotechnique chinoise, Yuk Hui apporte une pierre importante à ce projet avec son livre La question de la technique en Chine.


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