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La Chine, un géant au cœur fragile ?

La Chine, un géant au cœur fragile ?

Cet article est gracieusement fourni par Frédéric Dalléas, traducteur, voir son site.

Alors que l’on fêtait début octobre les 110 ans de la fondation de la République de Chine des deux côtés du détroit, la tension est montée d’un cran suite à la multiplication des survols de la zone de défense aérienne taïwanaise par les avions militaires chinois (149 en quatre jours). Le chanteur Namewee fait manifestement partie de ceux qui ont choisi de ne pas se laisser impressionner. Dans son dernier clip, interprété en duo avec la star d’origine australienne Kimberley Chen, il n’hésite pas à railler la sensibilité excessive de la Chine dont le « petit cœur fragile » menace de se briser en mille morceaux à la moindre contrariété…

Quand succès = censure

Mise en ligne le 15 octobre, la chanson « Petit cœur fragile » (玻璃心bōli xīn, littéralement « Cœur de verre » mais signifiant « à fleur de peau » au sens figuré) comptabilisait un million de vues 24h plus tard, et disparaissait dans la foulée de l’Internet chinois, tout comme les comptes Weibo de ses deux interprètes.

La raison d’une telle censure ? Les paroles de cette chanson (sous-titrée en caractères simplifiés, pour mieux toucher le public chinois) et la mise en scène du clip, truffées de provocations à l’encontre du Parti, de son dirigeant suprême et des jeunes chiens de garde de l’Internet chinois, plus connus sous le nom de « Petits Roses » (小粉红 xiǎo fěnhóng).

Bien que formulées sur un ton léger, humoristique et de manière essentiellement allusive, ces provocations n’ont pas été du goût des autorités chinoises, sans grande surprise…

Anguille sous R.O.C

Dans un décor on ne peut plus rose – de la tenue sexy de Kimberley Chen au bonnet et à la guitare de Namewee, en passant par leurs lunettes en forme de cœur, les murs, le mobilier et les grappes de ballons disséminées un peu partout –, le morceau commence sur ces mots :

你从来都不想听 Shuōdehuà nǐ cónglái dōu bù xiǎng tīng
却又滔滔不出征反què yòu tāotāobùjué chūzhēng fǎnjí
不明白 到底辱了你哪里 bù míngbái dàodǐ rǔle nǐ nǎlǐ

que l’on pourrait traduire ainsi…

Tu n’écoutes jamais ce que je te dis,
tu es tout le temps en train de t’énerver,
je ne vois pas ce que j’ai fait pour te contrarier. 

… si, sous les apparences d’une banale histoire de couple au bord de la crise de nerf, la douce ballade pop n’abordait en réalité la question ultra-sensible de la relation entre la Chine et Taïwan. Décryptage…

 

 

 

 

 

Un panda un peu agressif…

Autour du duo Namewee-Kimberley Chen, qui représente Taïwan, virevolte dès le début du clip un gros panda, symbolisant la Chine, et agitant un drapeau sur lequel figurent les lettres NMSL – 你妈死了 nǐ mā sǐ le / « Ta mère est morte » –, une invective couramment employée sur les forums par les jeunes internautes patriotes toujours prêts à lancer contre quiconque ose ternir l’image de la Chine de massives campagnes de dénigrement en ligne.

Outre la couleur rose insistante du décor, deux termes dans la première strophe de la chanson viennent confirmer, à qui en douterait encore, que les « Petits Roses » sont dans le viseur des deux artistes : l’expression martiale « partir en campagne » (出征 chūzhēng) d’une part, couramment employée par les jeunes internautes nationalistes, et le verbe « humilier » (辱 rǔ) de l’autre, faisant référence à la manière dont ces derniers traquent sans relâche toutes celles et ceux dont les propos ou la conduite seraient susceptible d’ « humilier la Chine » (辱华 rǔ huá).

A la faveur de cet éclairage, on peut reformuler la traduction des trois premières lignes de cette chanson comme ceci :

Tu n’écoutes jamais ce que je te dis,
tu es toujours en mode offensif,
je ne vois pas en quoi je t’ai humilié. 

Le sens des paroles se fait ensuite plus explicite :

J’ai l’impression que tu ne vois autour de toi que des ennemis.
Tu dis que je t’appartiens,
que je n’aurais pas dû partir, que j’ai intérêt à rentrer fissa à la maison…

La suite du texte reprend et détourne des éléments de langage directement issus de la rhétorique du Parti concernant Taïwan. Il est ainsi question de « relation indestructible » [littéralement « inséparable » 不可分割 bùkě fēngē], allusion au discours officiel en Chine qualifiant Taïwan de « partie inséparable de la Chine » (« 台湾是中国不可分割的一部分).  Une « inséparabilité » à laquelle Tsai Ing-wen a opposé récemment le concept bien éloigné de « non dépendance mutuelle », suscitant une fois de plus l’ire des autorités chinoises.

Dans la même veine, l’expression « on ne peut rien en retrancher » (一点不可以少 yīdiǎn bù kěyǐ shǎo), employée dans la même strophe, fait référence au slogan des autorités chinoises selon lequel « aucune partie ne saurait être retranchée du territoire chinois ».

La devise « sortir de la pauvreté » (脱贫 tuōpín) et le nouveau mot d’ordre du Parti aspirant à la « prospérité commune » (共同富裕 gòngtóng fùyù) sont également tournés en dérision.

Sous l’œil de « Grand-Father »

Mais ce n’est rien encore comparé à ce qui suit : une référence sarcastique à l’amour (comprendre « le goût immodéré ») des Chinois pour les chiens, les chats, les chauves-souris et les civettes, allusion directe au marché de Huanan, à Wuhan, connu pour ses stands de vente d’animaux vivants, destinés à être cuisinés, et d’où serait partie l’épidémie de Covid-19,

puis, comble de la provocation, une série d’allusions narquoises à Xi Jinping lui-même :

Il faut être obéissant, ne plus escalader le mur,
sinon Grand-père va s’occuper de toi…

Le mur dont il est question ici est la « grande muraille numérique » (Great Firewall en anglais, « bouclier d’or » (金盾 jīndùn) en chinois), grand pare-feu informatique mis en place au début des années 2000 par l’Etat chinois pour contrôler l’accès à Internet et censurer les contenus jugés néfastes, que les internautes chinois peuvent toutefois encore contourner à l’aide d’un VPN (réseau virtuel privé).

Quant au « Grand-père » (爷爷yéyé), c’est bien de Xi Jinping dont il s’agit, et ce bien qu’il soit plus couramment (et respectueusement) surnommé Tonton Xi. L’allusion ici est encore une fois moqueuse et provient des manuels d’étude de la pensée de Xi Jinping, au programme depuis la rentrée 2021 dans les écoles et les collèges de tout le pays,

Pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises de la nouvelle ère

et qui comprend le paragraphe suivant :

Le jour de la fête nationale tombe le 1er octobre. Nous célébrons ce jour-là l’anniversaire de la patrie. Le 1er octobre 2019, Grand-père Xi a présidé au côté de 200 000 soldats et citoyens l’anniversaire des 70 ans de la République populaire de chine.

10月一日是我的国庆节一天全国人民是欢庆祖国生日,祝愿祖国繁荣昌盛,2019101近平爷爷和二十多万民在别净天安共同庆祝中华人民共和国成立七十周年。

Pour qui en douterait, la référence est corroborée dans le clip par le sous-titre anglais de ce passage qui ne traduit pas 爷爷 yéyé par « Grand-père », mais par « the Pooh », autrement dit Winnie l’Ourson, surnom du président chinois, moqué pour sa ressemblance avec le personnage bedonnant de Disney.

Par ailleurs, les trois caractères « 怀念你huáiniàn nǐ  », que nous avons traduit par « va s’occuper de toi » signifient littéralement « va se souvenir de toi », expression utilisée par les autorités pour rendre hommage aux soldats tués au combat, comme par les proches des personnes mises au secret par la police, autrement dit faisant référence à des personnes disparues, sur le mode « nous ne vous oublierons jamais ».

En deux lignes, les paroles critiquent de manière déguisée et fort condensée à la fois l’infantilisation du peuple chinois et la menace que fait peser l’Etat sur les citoyens cherchant à contourner la censure, et qui ne tardent pas à disparaître du paysage quand ils se font attraper…

Namewee contre Super Xi

Plus loin, Namewee enfonce le clou : alors que les paroles évoquent en apparence une simple promenade au potager pour y cueillir de la ciboule et les bénéfices tirés de la récolte quotidienne, il combine trois expressions bien identifiées pour mieux insinuer que Xi Jinping et le Parti exploitent le peuple :

– « couper de la ciboule » (割韭菜 gē jiǔcài)

– « jeter de l’argent par les fenêtres » ([大] 撒幣 (dà) sā bì)

– « gagner 1000 [yuans] par mois » 月領一千 yuè lǐng yīqiān

La ciboule est une plante qui permet plusieurs récoltes. Une fois qu’on l’a coupée, la plante repousse vite et on peut retourner au potager en ramasser de nouveau. Métaphoriquement, l’expression servait à l’origine à désigner dans les milieux boursiers le ballet des petits investisseurs : des petits porteurs achètent des actions, perdent leur argent, mais d’autres ne tardent pas à les remplacer. Elle est ici appliquée plus largement au peuple, trompé par le pouvoir. Les deux expressions suivantes viennent le confirmer : la première rappelle qu’il a pu être reproché à Xi Jinping, en Chine, de jeter de l’argent par les fenêtres à chacune de ses visites à l’étranger, la seconde que le premier ministre Li Keqiang a souligné l’an dernier que 600 millions de Chinois ne vivaient encore qu’avec 1000 yuans par mois.

Traduction : le pouvoir néglige la population et préfère investir à l’étranger [pour le bénéfice de quelques uns] plutôt que d’améliorer le niveau de vie de sa propre population.

Namewee poursuit :

Tu me dis que tu ne ménages pas tes efforts,
que tu peux porter une charge 5 km sans changer d’épaule

… faisant cette fois-ci référence à une phrase prononcée par Xi Jinping lors d’une interview réalisée en 2003, alors qu’il n’était que le secrétaire général du Parti de la province du Zhejiang, et reprise dans un documentaire intitulé L’aspiration initiale du Secrétaire général Xi, diffusé en 2017 par CCTV. Xi Jinping y revient sur ses années de jeune instruit dans le village de Liangjiahe 梁家河, dans le Shaanxi, pendant la Révolution culturelle, décrivant la vie qu’il y menait au quotidien :

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« il pleuvait et le vent soufflait jusque dans les habitations troglodytiques [où nous vivions]. Le soir, nous devions surveiller le bétail. Il m’est arrivé une fois de porter une charge de 100 kg de blé sur une route de montagne 5 km sans changer d’épaule. »

Encore une fois, l’effet, tout en allusion, est dévastateur : en rappelant que Xi Jinping n’a pas toujours été le guide suprême du pays, mais un simple secrétaire général de province, et en exhumant cette fanfaronnade, Namewee n’est pas loin de faire tomber de son piédestal la statue érigée à Tonton Xi dans l’imaginaire collectif.

Tant de sujets qui fâchent !

Ces crimes de lèse-majesté commis, la chanson n’hésite plus à franchir une autre ligne rouge, multipliant les sous-entendus au sort subi par les Ouïghours au Xinjiang, à la mainmise du pouvoir central sur Hong Kong et à son rêve de faire plier Taïwan.

Quand je parle avec toi, je dois toujours peser mes mots,
de peur que tu m’envoies planter des pastèques dans un camp de rééducation.
Maintenant que tu as mangé la pomme, tu voudrais couper des ananas.

La référence au Xinjiang est explicite : le far-west chinois est réputé pour sa production de fruits, notamment de pastèques, et ses « camps d’internement », pudiquement baptisés « camps de formation » par la Chine, où sont massivement enfermés les Ouïghours, ont fait la une de l’actualité dans le monde entier ces derniers mois.

Les allusions à Hong Kong et à Taïwan sont plus subtiles : la pomme désigne ici l’Apple Daily, journal de l’île acculé à la fermeture cet été suite à la promulgation par la Chine d’une loi sur la sécurité nationale coercitive adoptée par Pékin en 2020, au mépris de la déclaration commune sino-britannique selon laquelle l’Etat de droit et le pluralisme politique auraient dû être préservés à Hong Kong jusqu’en 2047 ; les ananas symbolisent Taïwan, dont ce produit-phare a récemment été l’enjeu d’un bras de fer avec le continent, qui en a bloqué toute importation en guise de mesure de rétorsion.

Au final, la phrase qui résume le mieux ce clip « sulfurose » de Namewee est la suivante :

Tu veux que je m’agenouille, désolé, je ne peux pas.

De simili-regrets auxquels font écho les excuses du refrain, tout en ironie :

Désolé de t’avoir blessé,
d’avoir heurté tes sentiments.
Tiens ? J’entends un bruit,
celui des éclats de ton cœur brisé.

Signalons pour finir que Namewee n’en est pas à sa première provocation à l’encontre du pouvoir chinois : le 20 août dernier, il a posté sur Weibo un texte intitulé « Huit conseils aux talibans (给塔利班的八条建议) dans lequel il critique en réalité les méthodes dont le Parti se sert pour se maintenir au pouvoir en Chine.

En dépit de la censure, le clip de Petit cœur fragile a déjà récolté à l’heure où nous écrivons ces lignes plus de 17 millions de vues, probablement le signe qu’un certain nombre d’internautes chinois ne sont pas prêts d’arrêter de « faire le mur ».

Namewee

De son vrai nom Wee Meng Chee (黄明志 Huang Mingzhi en chinois), il a percé dans le milieu du hip-hop en 2007 suite à sa reprise controversée de l’hymne national malais. Chinois de Malaisie (sa famille est originaire de l’île de Hainan), il vit actuellement à Taïwan.

Kimberley Chen

(陳芳語 Chen Fangyu). Chanteuse australienne d’origine malaisienne résidant elle aussi à Taïwan, d’où elle a dynamité le box-office en 2012 avec la chanson 爱你ài nǐ/Je t’aime (106 millions de vues).

Petits Roses

Selon le site Baidu, le terme « Petits-Roses » serait apparu sur un forum littéraire féminin, dont les membres auraient été ainsi surnommés en raison du fond rose de leur site Web. A partir de 2008, les contributeurs du site ont commencé à se faire remarquer pour leur patriotisme prononcé, et le terme « Petits-roses » s’est répandu sur les réseaux sociaux pour qualifier les internautes pro-régime, véritables activistes du net capables de coordonner des campagnes massives ciblant des personnalités ou des organismes jugés coupables d’être anti-Chine.

Source : Baidu.

Tonton Xi 大大

Dans le dialecte du Shaanxi, d’où est originaire le père de Xi Jinping, Xi Zhongxun, l’expression « 大大dàdà » (littéralement « grand/grand ») associée à un nom propre, est utilisée pour désigner le frère (aîné ou cadet selon les sources) du père.  L’appellation déférente « Tonton Xi » aurait pour la première fois été employée en 2014 lors d’une visite de Xi Jinping à l’Université normale de Pékin, à l’occasion de laquelle un professeur demanda au président chinois s’il pouvait l’appeler ainsi, ce que ce dernier accepta. Elles s’est ensuite généralisée dans les médias et parmi les internautes chinois.

Huit conseils aux talibans

Publié le 20 août, quelques jours avant le retrait des troupes américaines d’Afghanistan, ce long post invitait les talibans à appliquer huit mesures pour renforcer leur pouvoir en Afghanistan, parmi lesquelles :
– Bloquer les sites Internet malveillants tels que Facebook, YouTube et Google afin d’empêcher les citoyens de communiquer avec le monde extérieur.
– Afficher des slogans un peu partout et laver le cerveau des écoliers en leur disant à quel point les talibans sont des gens formidables
– Enfermer tous les mécontents et les personnes pensant par elles-mêmes dans des endroits ressemblant en tous points à des prisons (mais qu’on ne nommera pas « prisons » pour éviter les critiques venant de l’étranger) afin de les rééduquer.


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