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Le juteux marché de la noix de bétel

Le juteux marché de la noix de bétel

Ils sont plus de 100 millions de consommateurs en Chine,  30% des habitants de la province du Hunan[1] dont le nombre est proche de celui de la France, et 10% de la population taiwanaise. Réputée pour ses vertus stimulantes et ses propriétés rajeunissantes, la noix de bétel (ou noix d’arec) est utilisée par la médecine traditionnelle chinoise comme vermifuge mais également en tant que remède contre la mauvaise haleine. Véritable booster d’adrénaline, sa consommation quotidienne serait équivalente à six tasses de café et provoquerait un réel sentiment de satisfaction[2]. Or, ce « chewing-gum » asiatique est vivement pointé du doigt pour favoriser l’apparition du cancer de la bouche et développer un fort effet d’accoutumance. Très répandue en Asie du Sud et de l’Est, la noix d’arec est aujourd’hui considérée comme une véritable drogue par de nombreux pays et a récemment été interdite à la vente dans la quasi-totalité de l’Inde, qui représente le plus grand producteur et consommateur au monde, ainsi qu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée[3]. Plante médicinale ou substance nocive, quelle est la position de la Chine face à cette la propagation de son usage ?

Une pratique ancestrale

La coutume de la mastication des noix de bétel serait apparue sous la dynastie Han en Chine et possèderait donc une histoire longue de plus de 2 000 ans. Sa consommation se diffuse toutefois réellement sous l’empire Qing (1644-1912) pour ses vertus médicinales contre les maladies tropicales et en tant qu’outil de socialisation dans un contexte de vastes mouvements migratoires. La noix est par la suite visée par les campagnes hygiénistes japonaises dans les années 1920, un durcissement du ton qui présage son interdiction stricte dans les années 1940 sous la conquête nippone du territoire. En 1945, son usage est toutefois ré-autorisé des deux côtés du détroit après la rupture entre les régimes communiste du PCC et nationaliste taiwanais du GMD[1]. Si aucun des deux gouvernements n’encourage sa consommation, elle se répand malgré tout dans de nombreuses régions chinoises, et séduit progressivement les Chinois du fait de son faible prix et de ses qualités revigorantes.

Utilisée traditionnellement lors des cérémonies en tout genre, la noix d’arec fait notamment partie de la culture millénaire des aborigènes de Taïwan. Consommée séchée, fraîche ou emballée dans un paquet dans lequel elle est généralement mélangée à de la chaux, des feuilles de bétel et des arômes tels que la cardamome, de la cannelle et du tabac, elle est longuement mâchée par ses adeptes, qui sont facilement reconnaissables par les taches orangées que la noix laisse sur leurs dents.

Marqueur identitaire et outil d’interaction sociale

Dans les années 1970, le fruit connait un nouvel essor lié au développement économique fulgurant de l’île de Taiwan. Ses consommateurs réguliers se trouvent parmi les ouvriers du bâtiment et les routiers qui l’utilisent pour rester éveillés, raison pour laquelle les échoppes sont généralement situées à proximité des sorties d’autoroute. La noix de bétel devient alors un véritable marqueur social – principalement mastiquée par les cols bleus, ethnique – ses adeptes se trouvant majoritairement parmi les Taiwanais de souche qui revendiquent le caractère culturel et traditionnel de la pratique, voire géographique – davantage répandue dans le sud de l’île. A son apogée, elle devient si lucrative qu’on la surnomme l’ »or vert », constituant la deuxième récolte la plus importante derrière le riz.

Dans les années 1990, les betelnut beauties apparaissent à Taiwan du fait de la compétition croissante entre les points de vente. Ces jeunes filles, qui font la promotion des noix en tenues légères sur le bord des routes, renforcent alors la mauvaise image du produit auprès du gouvernement et relancent les campagnes anti-noix de bétel axées sur ses conséquences sanitaires. Cette pratique, très caractéristique de l’originalité de la culture taiwanaise, donne par ailleurs naissance au film Betelnut Beauty réalisé en 2001 par Lin Cheng-sheng qui rafle à cette occasion l’ours d’argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin.

La consommation de noix d’arec n’est cependant pas l’apanage de l’archipel taiwanais. Elle est très ancrée sur le territoire chinois et notamment dans de nombreuses régions du Hunan, où le partage du fruit est considéré comme un moyen d’interaction sociale. Dans cette province du sud de la Chine, la noix de bétel permet souvent d’initier une conversation. Lorsque des connaissances se rencontrent, il n’est alors pas rare que celles-ci s’échangent une noix, une coutume qui se retrouve également dans le milieu des affaires où les employés offrent parfois un sachet de fruits à leur patron[2]. Au Hunan, sa consommation est également très répandue lors des mariages et des funérailles, une coutume somme toute similaire à celle pratiquée à Taiwan.

Un marché lucratif, au prix de la santé

En 2003, l’OMS identifie pourtant la noix de bétel comme substance cancérigène, une décision suivie par le gouvernement chinois plus d’une décennie plus tard, en 2017. En Chine, 9 cancers de la bouche sur 10 sont provoqués par la mastication excessive des noix d’arec. Désireuse de prendre en main ce problème de santé publique, la Commission nationale de la santé publie en 2019 un « Plan d’action pour une bouche saine (2019-2025) » qui doit mettre en œuvre une éducation ciblée et réaliser des bilans de santé bucco-dentaire dans les zones où la mastication de la noix de bétel est habituelle, tout en mettant l’accent sur ses dangers relatifs à la santé bucco-dentaire.

Campagne publicitaire nationale « Ne mastiquez pas la noix de bétel, le bonheur est sans regret »

Or, les statistiques publiques montrent qu’entre 2011 et 2018, la valeur de la production de l’industrie de la noix de bétel est passée de 55,8 milliards à 78,1 milliards de yuans en Chine, et qu’elle continue d’augmenter[3].

À Xiangtan par exemple, dans la province du Hunan, la noix d’arec est consommée depuis près de 400 ans. En 2007, sa culture a été incluse dans la liste du patrimoine culturel immatériel de la ville (!) et en août 2017, le gouvernement populaire municipal de Xiangtan a publié des « Avis sur les politiques de soutien au développement de l’industrie de la noix de bétel » afin de développer l’industrie locale de la noix pour atteindre une valeur de production de 50 milliards de yuans en 5 ans. Xiangtan compte en effet plus de 30 grandes entreprises engagées dans la transformation de noix de bétel, et qui sont à l’origine d’une production annuelle de plus de 200 000 tonnes, de l’emploi de près de 300 000 personnes et d’une valeur annuelle de plus de 20 milliards de yuans[4]. D’après un rapport publié dans le Xiangtan Daily en 2018, l’industrie aurait dès lors apporté une contribution significative à la résolution des problèmes liés à l’emploi, l’augmentation des revenus, la stabilisation de la société et la promotion du développement rapide de l’économie locale. Hors de question donc pour le gouvernement local d’arrêter ce juteux business, peu importe ses effets nocifs sur la population.

A l’échelle nationale, la population employée dans l’industrie de la noix de bétel dépasserait les 5 millions de personnes[5]. La bannir du marché peut donc sembler déraisonnable aux yeux des autorités nationales, d’autant plus que les gouvernements locaux jouissent d’une marge de manœuvre importante vis-à-vis de leur régulation. Alors que le gouvernement de Xiamen, une ville de la province du Fujian au sud-est de la Chine, interdit officiellement les noix de bétel dès 1996, dans les deux provinces fructueuses du Hunan et de Hainan, où l’industrie est la plus développée, aucune restriction n’a été formulée pour sa production et sa consommation. Le Hunan a certes récemment banni sa publicité dans les journaux, à la radio et à la télévision[6], mais au Hainan, province à l’origine de 95% de la production nationale de noix de bétel, l’agronome en chef du Département provincial de l’agriculture et des affaires rurales Huang Zhengen a pour sa part révélé l’intention de légiférer afin de protéger les noix de bétel en tant que spécialités locales[7]

***

Un long combat reste donc à mener pour les détracteurs de la noix de bétel. A Taiwan, le gouvernement tente de réduire l’offre en offrant des subventions aux agriculteurs qui abattent leurs arbres pour planter des cultures alternatives. Sur l’île, le 3 décembre est en effet désigné comme la « Journée de prévention de la noix de bétel » depuis 1997 afin de sensibiliser les citoyens sur les conséquences désastreuses de sa mastication excessive. Or, le problème semble plus profond et révélateur d’un certain mal-être au sein d’une population en quête de stimulants afin de pouvoir affronter des journées de travail harassantes, et la consommation des noix de bétel ne semble pas près de cesser en l’absence d’une réelle amélioration du niveau de vie des Chinois.

[1] Le Guomindang (GMD) est le Parti nationaliste fondé par Sun Yat Sen, le fondateur de la République chinoise, en 1912

[2] https://m.thepaper.cn/baijiahao_5579114?sdkver=e06426d6&clientprefetch=1

[3] https://mp.weixin.qq.com/s/brYZNTd6zj9oc3bs4bzf7w

See Also

[4] https://mp.weixin.qq.com/s/brYZNTd6zj9oc3bs4bzf7w

[5] https://mp.weixin.qq.com/s/brYZNTd6zj9oc3bs4bzf7w

[6] http://www.chinadaily.com.cn/a/201903/12/WS5c870af4a3106c65c34ee12f.html

[7] https://mp.weixin.qq.com/s/brYZNTd6zj9oc3bs4bzf7w

[1] https://mp.weixin.qq.com/s/brYZNTd6zj9oc3bs4bzf7w

[2] https://www.bbc.com/news/health-31921207

[3] https://m.thepaper.cn/baijiahao_5579114?sdkver=e06426d6&clientprefetch=1


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