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Répression du secteur de l’éducation privé: pourquoi?

Répression du secteur de l’éducation privé: pourquoi?

« L’avenir appartient à la jeunesse, et nos espoirs doivent être placés en elle » _ Xi Jinping à l’occasion du centenaire de la naissance du Parti communiste chinois (PCC) le 1er juillet dernier.

La jeunesse est un enjeu majeur pour assurer la pérennité du Parti. Xi a décidé d’améliorer les conditions de son environnement éducatif dans le cadre du « rêve de grand renouveau de la nation chinoise », qui doit voir la Chine se hisser au rang de première puissance mondiale dans tous les domaines en 2049. Or, si la RPC connait un des meilleurs taux d’alphabétisation du monde[1], l’éducation publique reste pointée du doigt pour le manque de qualité de son enseignement de base. La concurrence est en effet féroce en Chine, et les parents veulent mettre toutes les chances de leur côté pour assurer un avenir radieux à leur progéniture. Face à la prise d’assaut des structures d’éducation privée qui proposent de pallier ces défaillances, le gouvernement a alors annoncé sa volonté de mieux règlementer le secteur bien trop indépendant à son goût…

Une industrie estimée à 260 milliards de dollars

Estimé à 260 milliards de dollars en 2018[5], le secteur de l’éducation privée est très lucratif en Chine.  La volonté de réguler le juteux secteur de l’éducation privée a été annoncée dès 2018 par le gouvernement chinois, désireux de reprendre en main les différents aspects de la société dans le cadre du « socialisme aux caractéristiques chinoises de la nouvelle ère » qui constitue le cœur de la pensée de Xi Jinping. A cette époque, 269 900 des 400 000 établissements extrascolaires avait subit une « rectification » forcée. Le but de la démarche était de réduire la charge de travail des enfants qui subissent une pression considérable de la part de leurs parents afin de se démarquer dès le plus jeune âge parmi les quelque 200 millions d’élèves que compte la Chine.

« Leur charge de travail est lourde comme une montagne. Les enfants ne peuvent pas grandir en bonne santé. Nos élèves ne sont pas heureux. Le problème est grave. Il faut le traiter sans faiblesse.[2] » avait déjà déclaré Chen Baosheng, le Ministre de l’éducation, en mars 2019. Deux ans plus tard, Xi a confirmé cette volonté de réguler le secteur et indiqué la mise en place d’un organe de supervision spécifique prévu à cet effet[3]. Ce 24 juillet, un avis du Conseil d’État sur la réduction supplémentaire de la charge de travail des étudiants au sein de l’enseignement obligatoire et de la formation extra-scolaire a été publié. Parmi les mesures : réduction des devoirs, standardisation et renforcement de la supervision de la formation extra-scolaire, amélioration de la qualité de l’éducation publique et transformation de la coordination entre les structures familiale, scolaire et sociale[4]. Par ailleurs, il sera désormais impossible d’enregistrer de nouvelles entreprises privées dans le domaine de l’éducation en Chine. Celles déjà existantes devront adopter un statut à but non lucratif. Les sociétés cotées en bourse ne pourront également plus émettre d’actions ou lever des fonds sur les marchés de capitaux, de même que les entreprises et institutions qui enseignent le programme scolaire ne seront plus en mesure d’entrer en bourse[6].

Pression accrue et inégalités sociales

La concurrence est rude en Chine, et les études prennent une place considérable dans la vie des familles. Le gao kao, équivalent chinois du baccalauréat qui donne aux étudiants la possibilité un droit d’accès à l’université, constitue le graal. Dès l’enfance, la compétitivité est très féroce entre les élèves soucieux d’intégrer les établissements les plus prestigieux. Dans ce contexte, les cours particuliers ont fait florès. 20 à 30% des revenus des ménages sont en moyenne consacrés à l’éducation de leur enfant[7] qui consacrent parfois davantage de temps à ces activités qu’aux enseignements publics.

L’accès à ces formations est à l’origine de grandes inégalités sociales qui bousculent l’équilibre nécessaire à l’existence d’un Parti communiste dirigeant.  Le cercle est d’autant plus vicieux que les écoles publiques qui souffrent le plus de manque de fonds se situent dans les zones rurales… Résultat : dans certains comtés pauvres, jusqu’à la moitié des élèves sont scolarisés dans le privé malgré des frais de scolarité plus élevés[8]. « L’essor des écoles privées coûteuses fait qu’il est plus difficile pour les étudiants de condition modeste, qui vont pour la plupart dans les écoles publiques, de monter dans l’échelle sociale[9] », a ainsi déclaré Yang Ping, un employé de bureau basé à Zhoukou dont le fils étudie dans une école primaire publique. Le jeune homme se réjouit alors de la décision du gouvernement censée accroître l’égalité des chances.

De lourds enjeux pour le gouvernement chinois

Cette reprise en main cache en réalité d’autres préoccupations majeures du régime. Le coût colossal de l’éducation constitue un obstacle à la natalité dans un contexte de ralentissement de la croissance économique et de vieillissement de la population. N’ayant pas les moyens de dépenser des sommes astronomiques pour deux voire trois enfants, les familles s’en tiennent souvent à un seul.

Enfin, l’hostilité envers l’idéologie et les sociétés étrangères – pour ne pas dire occidentales – n’est pas étrangère à cette reprise en main du secteur. Très soucieux de l’aspect idéologique de l’éducation à destination des jeunes Chinois, des mesures restreignant l’étude de l’histoire des États-Unis et du monde ont par exemple déjà été mises en place il y a quelques années[12]. Cette fois, les nouvelles régulations interdisent l’enseignement de programmes étrangers, renforcent la surveillance de l’importation de manuels scolaires et limitent l’embauche d’enseignants non chinois. Le gouvernement a également ordonné aux autorités locales de délimiter un cadre pour l’approbation des entreprises proposant des formations sur des sujets hors programme[13]. Selon le PCC, ces mesures entravent l’influence des idées étrangères découragent les étudiants qui souhaitent s’inscrire dans des universités étrangères.

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Ainsi, le récent assaut gouvernemental contre le secteur de l’éducation privé participe de la politique du Parti de créer un environnement favorable à l’instauration du « socialisme aux caractéristiques chinoises ». Toutefois, il semble vain de vouloir réduire la pression scolaire tout en laissant persister une sélectivité accrue pour les concours d’entrée à l’université.

Par ailleurs, certains craignent que ces réglementations n’empêchent pas les plus riches d’accéder à des cours particuliers étrangers grâce à leur réseau personnel. Et le prix d’un cours particulier haut de gamme, qui se situe déjà à près de 200 dollars de l’heure, pourrait bien augmenter après ces mesures[10]. La question est donc de savoir si le même marché émergera pour les classes moyennes. A ce sujet, la Corée du Sud nous offre un exemple intéressant : alors que l’enseignement privé y a été interdit en 1980, le secteur a joui d’une ampleur inédite lors de sa légalisation permise à nouveau en 1991[11]… Une défaite pour le gouvernement.

@MathildeLahor
Relu et corrigé par @NoéHirsch.

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[1] Le taux de jeunes en mesure de lire et d’écrire frôle les 100%, cf. knoema.fr/atlas/Chine/topics/%c3%89ducation/Alphab%c3%a9tisation/Taux-dalphab%c3%a9tisation-chez-les-jeunes

[2] www.lemonde.fr/international/article/2019/11/27/reduire-le-surmenage-des-eleves-chinois-une-demarche-controversee_6020641_3210.html

[3] https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/07/27/la-chine-tente-de-reglementer-le-secteur-du-soutien-scolaire-source-d-inegalites_6089675_3234.html

[4] http://www.gov.cn/zhengce/2021-07/24/content_5627132.htm

See Also

[5] https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/07/27/la-chine-tente-de-reglementer-le-secteur-du-soutien-scolaire-source-d-inegalites_6089675_3234.html

[6] https://www.bloomberg.com/news/articles/2021-07-25/china-to-overhaul-private-education-sector-hijacked-by-capital

[7] https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/07/27/la-chine-tente-de-reglementer-le-secteur-du-soutien-scolaire-source-d-inegalites_6089675_3234.html

[8] https://www.ft.com/content/56a18391-2fbc-4d33-aae8-591cf233b6a7

[9] Idem

[10] https://foreignpolicy.com/2021/07/28/china-private-tutoring-education-regulation-crackdown/

[11] Idem 

[12] https://foreignpolicy.com/2021/07/28/china-private-tutoring-education-regulation-crackdown/

[13] https://www.ft.com/content/db7004d1-b5ad-436b-b5c4-f5faed2e1c84


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