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Les “prisons noires”, geôles extralégales, continuent de fonctionner en Chine (témoignages)

Les “prisons noires”, geôles extralégales, continuent de fonctionner en Chine (témoignages)

Cela fait un mois que le pétitionnaire Wan Wenying (万文英), qui protestait depuis des années contre la destruction illégale de sa maison par les autorités de Shanghai, a disparu, alerte le site du défenseur des droits chinois. Depuis des années, les arrestations arbitraires et le placement des éléments perturbateurs du régime dans des “prisons noires” (黑监狱) s’accroissent. Ces lieux de détentions sans jugement ni droits pour les accusés, gardés par des petits gangs avec la bénédiction du régime, sont également le lieu de tous les sévices et de tous les abus. 

Détentions extralégales aux 4 coins du pays

Selon les données disponibles largement incomplètes collectées dans 329 districts et comtés des 173 villes de Chine (2014), il existe au moins 449 de ces « prisons noires » surnommées ironiquement “centres d’apprentissage du système légal” (法制教育中心). Rien qu’en 2013, 1044 citoyens chinois ont été placés dans ces institutions, et 365 d’entre eux y sont morts de mauvais traitement.

Le rôle de ces prisons reste assez flou. A l’origine, elles devaient servir de centre de lavage de cerveau, comme pour le centre de Jiansanjiang 建三江 dans la province du Heilongjiang. Aujourd’hui, elles semblent constituer un moyen expéditif pour les autorités locales de réduire au silence des citoyens en colère, en particulier lorsque leurs colères sont justifiées !

Si certains centres peuvent être institutionnalisés, la “prison noire” peut aussi bien se résumer à un studio ou une chambre d’hôtel gardée, convertie en salle de torture pour l’occasion. Les ravisseurs et gardiens sont parfois eux-mêmes de petit gangsters locaux qui agissent main dans la main avec le gouvernement.

Ainsi, la majorité des ressortissants chinois emprisonnés dans ces “prisons noires” sont militants et/ou victimes de démolitions illégales de leurs propriétés immobilières. En effet, les gouvernements locaux réquisitionnent, parfois illégalement, des terrains pour mettre en place des projets immobiliers plus profitables. Ce qui résulte parfois en expropriation par le fait, où des bulldozers détruisent les petites maisons d’un quartier avec une semaine de préavis. Le cas de la destruction de districts entier à Pékin en 2017, a illustré aux yeux du monde entier ce phénomène. Le film de Cathy Yan, Dead Pigs, donne également une idée de la mécanique brutale à l’œuvre derrière la métamorphose du pays.

Dans certaines villes comme à Shanghai, les autorités n’ont manifestement pas même l’intention de cacher leurs collusions avec la pègre pour intimider les pétitionnaires.

Les témoignages de plusieurs victimes de prisons noires

  • Xie Jinhua (谢金华), militante à Pudong (Shanghai), expropriée.
Xie Jinhua demande la destruction des “prisons noires”

Xie Jinhua était agricultrice dans la région de Pudong. En 2005 , sa maison et son terrain ont été confisqué sans indemnisation par la municipalité pour y construire des building. Depuis, elle essaie par tous les moyens de réclamer ses droits. 

[ Le 19 septembre 2017 ], alors que je faisais un changement de transport à Pudong [quartier riche de Shanghai], un employé de la municipalité m’a saisie, fait monter de force dans une voiture et m’a amené dans un hôtel choisi avec soin (adresse: 下盐公路3979号) pour m’enfermer dans une chambre. Comme je me suis mise à avoir des douleurs au ventre, j’ai demandé un médicament à mon ravisseur, mais au lieu de m’aider, il m’a passé à tabac […]. Je suis restée enfermée là 44 jours. Même pour aller aux toilettes ou me laver, il y avait toujours quelqu’un pour me surveiller. Une fois, j’ai demandé à avoir de l’intimité… les agents m’ont jeté sur le lit, un m’étouffait avec un coussin pendant que l’autre me tabassait à fond. Ils disaient “même si on te tue la vieille, c’est le gouvernement de Zhuanqiao (颛桥) [juridiction de Shanghai] qui nous a demandé de faire ça, aucun risque pour nous. On te fait ce qu’on veut, on fait ce qu’on veut. Quand quelque chose déconne avec Zhuanqiao, c’est nous qu’on envoie“.

Après son calvaire, Xie Jinhua est allée jusqu’à Pékin pour se plaindre. Elle s’est entendue dire “c’est le gouvernement, ça ne nous concerne pas“.

  • Wang Yongfeng (王永凤), militante à Putuo (centre de Shanghai), expropriée.

Wang Yongfeng demande la destruction des “prisons noires”

En 2009, la maison de Whang Yongfeng, située au centre de Shanghai, a été détruite sur décision unilatérale de la municipalité sans indemnisation. Depuis, Wang Yongfeng demande à ce que ses droits soient respectés. 

[ En septembre 2016 ] après un simple contrôle de police, j’ai été embarquée au poste de police. Ils m’ont gardé trois jours, pendant lesquels j’ai été frappée plusieurs fois. Et puis relâchée. Un mois plus tard, des policiers me remettent la main dessus et ils m’enferment dans une chambre d’hôtel, pendant 4 jours, en m’affamant. En 2017, j’ai été mise dans une chambre d’hôtel de force pendant 20 jours. J’ai essayé de protester, d’appeler la police, mais tout le monde m’ignore.

  • Cai Xiaomin (蔡孝敏), ancien habitant de Pudong (Shanghai), exproprié.

Cai Xiaomin demande la destruction des “prisons noires”

Les 8 membres de la famille de Cai possédaient 400m² de terrain à Pudong, qui ont été illégalement confisqués et sa maison détruite en 2005.

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[ En 2018 ] 4 bandits me sont tombés dessus et m’ont traîné dans une voiture. Lorsqu’on s’est arrêté dans un parking, j’ai essayé de me battre. Il y avait des vigiles et des passants, personne n’intervenait, personne n’a appelé la police, parce que tout le monde sait qu’elle est complètement corrompue. Après 10 minutes à me débattre, j’ai été vaincu, ils m’ont bandé les yeux et entraîné dans une cellule d’isolement. Dès qu’on est entré, un des bandits s’est mis à me tabasser furieusement. L’endroit faisait 10m² sans fenêtre ni ventilation. Je n’avais pas le droit de me laver, de changer de vêtement. Ils m’ont laissé pourrir là 12 jours. A la fin, je ressemblais à une loque humaine.

  • Wu Jufang 吴菊芳, citoyen de la ville de Nankin, exproprié

Exproprié de force de sa demeure, Wu Jufang a assigné son gouvernement en justice, et gagné le procès. Néanmoins, le gouvernement ignore la décision du juge, jusqu’à refuser de lui rembourser les frais du dépens. Wu Jufang est allé déposer une pétition à Pékin. Depuis, le gouvernement de Nankin le harcèle. Un jour, des agents  de l’Etat l’ont embarqué de force pour le mettre dans une “chambre noire”. 

[ Juillet 2019 ] malgré mon âge avancé, ils avaient donné des consignes aux policiers: me tabasser. Ils m’ont blessé la tête, le ventre, les jambes. Avec tous ces hématomes, ces contusions, mon état s’est rapidement détérioré. Je devenais blême, incapable de tenir debout, les jambes flageolantes, j’avais des vertiges. Ils ont appelé un médecin pour m’observer, et il a conclu que je devais aller à l’hôpital. Du coup ils m’ont bandé les yeux, mis dans une voiture, on a roulé deux heures et ils m’ont jeté dans la rue à quelque dizaines de mètres de chez moi avant de s’enfuir plein gaz.

“Le quartier des expats”, Pudong, à Shanghai aujourd’hui. Des centaines de chinois expropriés réclament encore justice.

Des violations flagrantes de l’Etat de droit méconnues et qui essaiment hors de Chine

En 2011, la présidente de Human Rights Watch Sophie Richardson déclarait: “On veut rire quand on entend les slogans autour de l’Etat de droit chinois et qu’on voit ces prisons noires en plein centre de Pékin” (HRW_2011/09). A l’époque, son institution venait de produire un excellent rapport, intitulé “les ruelles de l’enfer“. Ce document nous apprend notamment que les ravisseurs ne connaissent presque jamais la raison pour laquelle on leur ordonne de maltraiter leurs victimes.

Néanmoins, force est de constater que cette pratique autoritaire est aujourd’hui très peu relayée. Pourtant, elle met en lumière la réalité de la pratique du pouvoir sur le terrain, en contraste avec les slogans et les mots d’ordre donnés lors de congrès, de plénums, et relayés abondamment par la presse aussi bien en Chine qu’en Europe, et ailleurs.

Aujourd’hui, ces prisons qu’on peut qualifier d’extralégales essaiment au-dehors de la Chine. Récemment,  une femme de 26 ans en cavale pour raisons politiques, Wu Huan (吴欢) a déclaré à Associated Press qu’elle a été kidnappée dans un hôtel de Dubaï et placée par des responsables chinois dans une villa transformée en prison, en compagnies de deux codétenus ouïghours (RFI_2021/09). Wu Huan a fourni des preuves, notamment des enregistrements audio de son interrogatoire par des responsables chinois (DW_2021/08).

Wu Huan, photo de l’AP

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