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Naître ou ne pas naître, les enjeux de la croissance démographique chinoise

Naître ou ne pas naître, les enjeux de la croissance démographique chinoise

« Si les gens n’achètent pas 3 Rolls Royce, ce n’est pas à cause d’une limite d’achat.[1] » Voici le genre de commentaire sarcastique que l’on peut voir circuler sur Weibo en réponse à l’assouplissement de la politique nataliste chinoise à trois enfants, annoncée par le gouvernement. Élever un enfant coûte en effet très cher en Chine, et beaucoup de couples choisissent de se limiter à un seul rejeton, faute de moyens. Confronté à une considérable baisse démographique et au vieillissement de la population, le Parti communiste cherche désespérément à contrer les effets néfastes de cette tendance. Or, sans l’adoption de mesures économiques ni sociales, le pari semble perdu d’avance…

Le contrôle des naissances : un enjeu de longue date

La politique nataliste n’a pas suivi une évolution régulière depuis la fondation de la République populaire en 1949. Sous le leadership du Grand Timonier, le nombre faisait la force, et les gigantesques travaux que nécessitaient les projets colossaux tels que le Grand Bond en Avant justifiaient le besoin d’une population abondante. Les 590 millions habitants[2] que comptait la Chine au premier recensement de 1953 constituaient une impressionnante réserve de main d’œuvre sous le régime du leader révolutionnaire qui aurait dit « la Chine pourrait perdre jusqu’à 300 millions d’habitants et rester le pays le plus peuplé au monde ».

« Surfer sur le vent et fendre les vagues pour accomplir le grand bond en avant dans tous les domaines » Affiche circulant pendant la campagne du Grand bond en avant (1958-1961)

Or, par peur d’une surpopulation et de ses conséquences néfastes sur l’avenir du pays, son successeur, Deng Xiaoping, met en place une politique progressive de contrôle des naissances à partir du début des années 1970. Certes, l’adoption de la (tristement) célèbre politique de l’enfant unique en 1979 n’a jamais réellement été uniforme et généralisée à la Chine entière du fait de l’exemption dont bénéficiaient les 55 minorités ethniques. Cependant, elle a fortement contribué à enraciner dans les mentalités l’idée de la famille peu nombreuse. Aussi, la limitation des naissances a généralisé la structure « 4-2-1 » au sein des foyers : 4 grands-parents, 2 parents et 1 enfant. En l’absence d’un système de retraite performant et uniformisé, la dépendance des personnes âgées envers leurs enfants restait forte, ce dont témoigne l’expression idiomatique « 养儿防老 » yǎng er fánglǎo (élever des enfants pour assurer ses vieux jours).

La sévérité de ces mesures a imparablement conduit à de nombreux avortements sauvages dans une société encore largement traditionnelle, et l’on dénombrait ainsi 9 millions d’interruptions de grossesse pour 18 millions de naissances en 1984[3]. Malheureusement, les évolutions sociales qu’a connues la Chine sous la direction de Deng Xiaoping (1978-1997), puis de ses deux prédécesseurs, n’ont pas sonné le glas de cette politique nataliste.  Il a fallu attendre 2015 pour que Xi Jinping annonce son assouplissement à deux enfants par foyer. Pourtant, la croissance de la population chinoise ne cesse de ralentir…

« 生不起[4] » : la lourde charge financière de l’éducation

Contrairement aux attentes, la fin de la politique de l’enfant unique n’a pas donné lieu à un « boom des naissances »[5]. L’indice de fécondité est actuellement de 1,6 enfant par femme en Chine selon les chiffres de la banque mondiale[6] alors qu’il lui faudrait atteindre 2,1 afin de pouvoir assurer le renouvellement des générations[7]. Mais alors, à quoi la réticence des Chinois à sortir de la tradition de l’enfant unique est-elle due ?

Un sondage récemment publié par l’Agence Chine Nouvelle sur Weibo afin de savoir si les Chinois se sentaient prêts pour l’assouplissement de la politique à 3 enfants a vu plus de 90% des participants répondre par « cela ne m’intéresse absolument pas »[8]. Le prix pour élever un enfant est en effet très élevé en Chine. De la crèche à l’université, l’éducation représente une lourde charge pour les foyers qui y consacrent en général la majeure partie de leurs revenus. D’après le Quotidien du peuple, journal officiel chinois, un enfant couterait 25 000 yuans par an, soit plus de 3200 euros, ce qui correspond peu ou prou au revenu annuel moyen[9].

Aussi, le poids de la tradition confucéenne place les études au centre de la vie de l’individu et fait du gaokao (高考) – équivalent du baccalauréat, la clé de toutes les réussites. Les parents sacrifient alors leur vie pour assurer l’avenir de leur enfant : innombrables cours du soir, et rythme de travail effréné, voire abandon de leur carrière professionnelle pour certaines femmes. Aussi, les couples aux salaires modestes, souvent contraints au remboursement des prêts contractés pour l’achat d’un logement rendu « nécessaire » par la pression sociale, préfèrent se contenter d’un seul enfant.

Les enjeux de la croissance démographique : vieillissement de la population, déclin de la croissance économique et menace à la pérennité du Parti

Conscient de ces obstacles, le Parti a annoncé des aides pour accompagner l’annonce de l’assouplissement de la politique nataliste, sans donner de contenu précis[10]. Fort de sa vision à long terme et de ses plans quinquennaux qui lui permettent de maintenir un cap précis, le gouvernement tire en grande partie son succès auprès de la population de la garantie d’une forte croissance économique. Le lancement des « 4 modernisations[11] » par Deng Xiaoping au milieu des années 1970 a en effet transformé la source de la légitimité du Parti et sa capacité à garantir l’amélioration du niveau de vie des Chinois a pris le pas sur son identité révolutionnaire.

Maintenir la prospérité est un enjeu clé ; le vieillissement de la population risque de constituer un frein à la réussite de cet objectif et donc une menace à la pérennité du régime politique. En Chine, la consommation intérieure est grandement tirée par la jeunesse qui est de plus en plus influencée par les modes de vie à l’occidentale : les jeunes n’hésitent pas à abandonner les traditions de discrétion sociale afin de tourner leurs dépenses vers le luxe et les produits de consommation. Ceux-ci jouent donc un grand rôle dans l’alimentation de la croissance chinoise et la réduction de leur part dans la population totale constitue un risque non négligeable à prendre en compte. Aussi, la diminution de la main d’œuvre induite par la baisse des naissances implique une pression à la hausse sur les salaires à laquelle ne peuvent répondre les autorités.

Pour couronner le tout, ces déficits de consommation ne peuvent être comblés par les dépenses des personnes âgées, très enclines à l’épargne du fait de leurs faibles retraites. Les prévisions de plus de 400 millions de personnes de plus de 60 ans en 2033 effectuées par les bureaux des statistiques chinoises semblent alors inévitablement entraîner la baisse de la croissance économique[12].

« Le rêve chinois, le rêve de génération en génération », affiche de propagande

Hausse des salaires, amélioration du système de protection sociale, démocratisation de l’accès à l’éducation… l’adoption de telles mesures devrait permettre à la politique nataliste de porter ses fruits. Pris par le piège de la faible fécondité, le Parti communiste doit donc mettre en œuvre de véritables politiques sociales pour assurer sa survie. Un comble !

Par @MathildeLahor

[1] https://www.sohu.com/a/469856835_121089996

[2] https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1954_num_9_4_3348

[3] Roux, Alain, et Xiao-Planes, Xiaohong. Histoire de la République Populaire de Chine. De Mao Zedong à Xi Jinping. Armand Colin, 2018

[4] Littéralement « ne pas pouvoir élever » avec une forte connotation financière, expression fréquemment utilisée par les Chinois afin de justifier la préservation de la tradition de l’enfant unique

See Also

[5] https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/la-puissance-chinoise-fragilisee-par-un-declin-demographique

[6] Ibidem

[7] https://www.liberation.fr/international/asie-pacifique/en-chine-trois-enfants-par-famille-pour-faire-face-aux-vieux-20210531_IOB6D3VAEVDK3KRK62HAB3YWS4/

[8] https://www.bbc.com/zhongwen/simp/chinese-news-57410589

[9] http://french.peopledaily.com.cn/VieSociale/n3/2017/0318/c31360-9192018.html

[10] https://www.liberation.fr/international/asie-pacifique/en-chine-trois-enfants-par-famille-pour-faire-face-aux-vieux-20210531_IOB6D3VAEVDK3KRK62HAB3YWS4/

[11] Les « 4 modernisations » sont un programme économique lancé par Deng Xiaoping dès 1975 sous la houlette de son Premier Ministre Zhou Enlai afin de moderniser 4 secteurs clés : l’agriculture, l’industrie, la science et les technologies, et la défense nationale.

[12] https://www.scmp.com/economy/china-economy/article/3112270/chinas-ageing-population-how-gravity-greying-will-affect

 

 


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