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Protester en Chine sous Xi Jinping

Protester en Chine sous Xi Jinping

Une grande manifestation étudiante a éclaté à l’Université Normale de Nankin ce mardi 8 juin contre le projet de fusion et de déclassement de la même faculté annoncé la veille. Ce type de protestations ainsi que les violences policières qui les ont accompagnées sont assez courants en Chine. Toutefois, leur succès reste exceptionnel, et interroge sur la nature et les enjeux des rassemblements collectifs sous le régime de Xi Jinping.

La vaste reprise en main de tous les pans de la société et l’intensification du caractère autocratique de la Chine ne doivent en effet pas mener à des généralisations hâtives qui mèneraient à penser que toutes les protestations sont tuées dans l’œuf ou violemment réprimées dans la République populaire. En effet, diverses formes de contestations collectives se développent dans le cadre défini par la loi et restent tolérées tant qu’elles ne menacent pas la stabilité du régime politique.

En Chine, protester contre le Parti avec les institutions du Parti

Les mobilisations collectives s’étaient intensifiées sous le mandat de Hu Jintao (2002-2012), marqué par la hausse des inégalités sociales et des disparités régionales liée aux réformes économiques, qui a donné naissance au mouvement pour les droits civiques. L’arrivée de Xi Jinping a sonné le glas de cette parenthèse enchantée, sans pour autant parvenir à faire cesser toutes les protestations. Les citoyens chinois sont loin de former une société atone : on dénombre environ de 150 000 « incidents » de masse par an selon une étude menée par des sociologues à Pékin[2].

Les formes de ces mobilisations diffèrent néanmoins beaucoup des manifestations « à l’occidentale ». Les mouvements collectifs chinois naissent de pétitions présentées en amont aux bureaux des autorités locales : cantonnées à l’échelon cantonal dans les villes et communal dans les campagnes, ces protestations ont en effet pour obligation de s’inscrire dans le cadre institutionnel afin d’éviter – du point du vue du Parti –leur propagation à l’échelle nationale. Par le truchement de l’institutionnalisation de ces requêtes, le Parti se place en arbitre des litiges qui opposent citadins et cadres locaux et est ainsi perçu comme l’entité légitime capable de résoudre les problèmes qui émergent de la négligence et de la corruption des autorités locales.

Pour faire entendre leur voix, les citoyens s’enquièrent donc auprès des autorités compétentes via un système de lettres et de pétitions individuelles et collectives (信访), un moyen pour le gouvernement central de réagir rapidement aux requêtes tout en canalisant les revendications. De plus, ce mécanisme mène les plaignants à viser directement les échecs des administrateurs locaux, et permet de laisser le sacro-saint échelon central hors de la portée de leurs protestations.

Quelles sont les revendications les plus fréquentes?

Quelques rares rassemblements sont entendus par le pouvoir central et débouchent sur des évolutions sociales, à l’instar de la grève de 40 000 employés de l’usine de fabrication de chaussures Yue Yuen dans le sud de la Chine en 2014 qui a conduit à la condamnation des employeurs pour non-paiement des cotisations sociales. En 2016 également, l’organisation syndicale étatique de Wal-Mart a soutenu les revendications des salariés menacés de licenciement afin de résister contre les abus de l’entreprise.

En réalité, les grèves apparaissent dans un deuxième temps, à la suite de l’échec des négociations avec les acteurs locaux, afin d’ouvrir un espace de discussions et les griefs concernent majoritairement les problèmes liés au cadre de vie rural. Les revendications sont alors liées au caractère arbitraire des taxes, à l’appropriation forcée des récoltes et/ou des terrains par les agents locaux, à la corruption, l’expropriation et les déplacements forcés des habitants ou encore aux problèmes environnementaux. Plus rarement, les plaintes portent sur les conditions de travail (salaires trop faibles, précarité des travailleurs migrants, non-paiement de la sécurité sociale…), les aspects liés à la santé, l’éducation ou les services sociaux (pensions de retraite, cotisations sociales impayées, conséquences liées aux privatisations sauvages de l’ère des réformes…), ou encore les fraudes et la sécurité des consommateurs, pour lesquels les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans l’organisation des mobilisations.

Tant qu’elles restent cantonnées à des thématiques qui ne menacent pas la stabilité et la légitimité du régime politique, les protestations restent tolérées en Chine. La répression violente caractéristique des régimes autoritaires du XXe siècle a progressivement laissé place à la surveillance généralisée et l’autocensure.

L’exception: manifester en faveur de l’environnement

Le secteur environnemental constitue une exception en matière de prise de parole citoyenne.

Placé au rang de priorité nationale sous le mandat de Xi Jinping, l’environnement est en effet un des objectifs clés du gouvernement du Secrétaire général actuel qui veut s’ériger en exemple sur la scène internationale. Dès lors, celui-ci considère que les ONG peuvent l’épauler pour relever ce défi.

Comme le dit Chloé Froissart, directrice du Centre Franco-Chinois en sciences sociales à l’Université Tsinghua à Pékin et chercheure au Centre d’études français sur la Chine Contemporaine (CEFC) à Hong Kong,

« le processus de négociation entre le régime autoritaire et la société n’a pas entièrement été remis en cause (…) car le Parti a besoin des ONG et de l’apport de la société. Dans le domaine de l’environnement, qui est une priorité du régime, on constate que les ONG participent à la fabrique de la loi, en tant qu’expertes et représentantes de l’opinion publique ».

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La participation publique est donc encouragée dans ce domaine avec l’idée que l’Etat ne pourra venir à bout de la pollution sans la collaboration de la société civile. L’ONG Green Zhejiang a ainsi par exemple contribué à résoudre les problèmes liés à la pollution de l’eau dans le Zhejiang, en incitant la population à prendre la parole et en collaborant avec les médias provinciaux [2], de même que la mobilisation citoyenne par le biais des réseaux sociaux a permis l’inscription des normes internationales liées aux particules et à la qualité de l’air dans la loi.

Protester, oui, mais de manière pacifique et en restant dans l’espace institué par les canaux institutionnels, voici la « solution » qui s’offre aux citoyens désireux de se faire entendre en Chine. Cependant, la souplesse offerte par les réseaux sociaux permet de relativiser le caractère tout-puissant du régime chinois : de nombreux individus parviennent en effet à contourner la censure et à organiser des mouvements spontanés, obligeant le Parti à redoubler d’efforts et à réviser ses moyens de contrôle. Qu’il s’agisse de rassemblements spontanés qui surgissent à l’issue de scandales financiers comme celui de la fraude de Fanya Metal Exchange en 2015, ou par le biais de l’utilisation d’homonymes tel que le remplacement du hashtag « metoo » par « 米兔 » (caractères à la phonétique similaire) afin de résister à la censure qui sévit sur les réseaux sociaux, la population témoigne ainsi d’un incroyable esprit d’adaptation qui a toujours un temps d’avance sur la lourde bureaucratie du Parti.

Par @MathildeLahor.

[1] Gao, Xiang and Jessica C. Teets. “Civil society organizations in China: Navigating the local government for more inclusive environmental governance.” China Information 35 (2020): 46 – 66.

[2] « Le Parti communiste chinois, un centenaire au mieux de sa forme », in « 40 cartes pour comprendre la Chine », Le Monde hors-série n°75, mai 2021


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