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Sans-abris des villes (城市露宿者) : La survie dans l’indifférence.

Sans-abris des villes (城市露宿者) : La survie dans l’indifférence.

Après 6 ans passés à travailler avec les “dormeurs des rues” de Pékin, Zhang Xiao (张潇), travailleur social, a toujours du mal à déterminer un « stéréotype » de dormeur de rue.

Un article du magazine 南方周末, par 梁文雪 (Liang Wenxue), traduit par Noé Hirsch.

La vie parallèle de la grande ville

Ils sont marginaux, peu de gens savent d’où ils viennent ou ce qu’ils ont traversé. Pendant la journée, ils utilisent ce qui leur reste de force pour chercher de quoi survivre, en glanant ça et là, en se faisant employer à la journée dans des chantiers, ou en déchargeant les cageots des camions dans les marchés de produits de la campagne. Ce sont eux qui vous vendront quelques roses au coin de la rue, le jour de la Saint-Valentin. La nuit, ils iront sous les ponts, dans les tunnels, dans les parcs, et pour certain, à même le sol de l’avenue.

Ce sont les « dormeurs des rues ».

Ils ont l’habitude de se cacher, et pourtant ils ne peuvent pas éviter la foule incessante. Selon le bureau des statistiques de Pékin, ils seraient environ 3000 à vagabonder chaque année dans les trois premier périphériques de la capitale. Quand les citadins croisent leur chemin, ils accélèrent souvent le pas en les ignorant. J’ai demandé à quelques passant ce qu’ils en pensaient : leur avis, c’est qu’ils n’ont pas d’avis, ces marginaux sont comme des fourmis se battant pour survivre dans l’indifférence.

Briser la glace

« Je ne veux pas de tes trucs, je crois pas ce que tu dis ».

Zhang Xiao a fondé son bureau d’aide aux démunis « Hefeng » (和风社工事务所), en 2015. Il se souvient bien de sa première maraude de distribution de nouilles chaudes. La première vieille femme à qui il s’est adressé a explosé, jetant les provisions par terre.

Vagabond
Sans-abris récupérant du fil de cuivre à Pékin

Heureusement, son initiative a été bien reçu ailleurs. Dans les parcs, sur les berges ou dans les souterrains, son « chariot » de provisions faisait des heureux. Malheureusement, Zhang Xiao ne trouvait personne pour lui parler de cette situation. Dès que le thème du « comment » était amené, les sans-abris préféraient s’esquiver et partir.

Après trois mois d’effort, Zhang Xiao et ses travailleurs sociaux ont rencontré Lao Chen (老陈), un vagabond désireux d’ouvrir son cœur. Lao Chen a 60 ans, boiteux, et il vit sous la terre avec une douzaine d’autres personnes dont il surveille les affaires pendant qu’ils cherchent du travail la journée. En échange, ses « colocataires » lui apportent de quoi manger le soir. Par son intermédiaire, Zhang Xiao et ses collègues ont pu avoir accès à d’autres « Dormeurs de Rue » et dresser des portraits divers et variés.

En 7 mois de travail, ils ont fait le canevas de cette étrange population : elle a entre 30 et 60 ans principalement, bien plus d’hommes que de femmes. 20% sont des travailleurs étrangers bloqué à Pékin, et les autres se distribuent entre miséreux venus voir un médecin (sans moyen de partir), ou encore fraudeurs échappant à des pyramides de ventes multiniveaux (VRC / MLM – interdit en Chine depuis 2015, ndlr).

Pas de hameaux, pas de refuges

Les tunnels ne sont plus sûrs pour les vagabonds : depuis 2017, la plupart d’entre eux sont équipés de caméras. Alors, où aller ?

Un certain nombre d’entre eux dorment chez les grandes enseignes de Fast Food, comme McDonald ou KFC : après minuit, les gestionnaires leur ouvrent les étages supérieurs d’ordinaire clos contre un nettoyage du rez-de-chaussée.

On aperçoit les dormeurs de nuit prendre une nuit de repos dans les KFC et les McDonalds.

Au réveil, avant l’ouverture, les employés leur donnent un hamburger pour ce service rendu. Il y a toute un système basé sur ce genre d’accords tacites dans la capitale. Bien sûr, la plupart du temps, les employés mettront juste la clim à fond pour chasser l’indésirable, qui se traînera dehors en se frottant les yeux.

Selon l’organisation de Zhang Xiao, la pression systolique moyenne des vagabonds pékinois est supérieure à 170 mmHg (l’OMS considère que l’on parle d’hypertension au-delà de 140).

En cause : le manque de sommeil.

La loi de la jungle

La faim, le ressentiment suscitent des violences ; les dormeurs de rues vivent selon la loi de la jungle, qui s’exprime surtout la nuit. Les plus faibles craignent d’être assaillis par des affamés plus puissants qu’eux, et même les travailleurs

"Grand-mère"
“Grand-mère” endormie déménageant ses affaires vers un autre “hameau”.

sociaux du bureau de Hefeng se voient parfois dépouillés de toutes leurs provisions par quelques excités en rage.

Les plus faibles ne peuvent pas se protéger. C’est le cas de la vieille dame dont nous parlions plus haut, qui a jeté les provisions des travailleurs sociaux par terre.

Elle avait ses raisons d’être sur les nerfs. Elle nous raconte :

« Une jeune fille de 15 ans avait décidé d’arrêté l’école pour gagner de l’argent afin de soutenir sa famille. Elle est montée en ville, et a commencé à dormir sous ce pont. Il y a quelques jours, des salauds sont passé et l’ont tout de suite aperçu, ils lui ont dit « hé, gamine, viens faire un tour avec nous, on te donne 50 yuans ! [6 euros, ndlr] ». Et comme elle refusait, ils ont commencé à l’attraper pour la forcer … Sous le pont, tous les autres sans-abris regardaient avec indifférence. Moi j’ai été réveillé par le bruit, j’ai bondi pour couvrir la gamine avec une couverture et j’ai crié « eh connard ! C’est ma petite-fille ! ». Ils ont senti le vent tourner, ils m’ont donné des coups de pied et ils sont partis ».

Comme elle connaissait le genre des malfaiteurs, la vieille dame a vite plié bagage pour trouver un autre refuge, et elle a quitté son pont en boitant. Juste avant de prendre la route, elle s’est retournée vers la gamine et lui a lancé :

« Grand-mère ne peut pas s’occuper de toi. Trouve un travail ».

Étranges couples des rues : les “半路夫妻”

Qi Tian (齐天) n’est pas une vagabonde habituelle, il suffit de voir son plaid bien rangé et son visage bien lavé. Qi Tian a toujours été propre. La première fois qu’on l’a rencontré dans une station de métro, elle avait des bouteilles d’eau minérale encore fermées et de la lessive dans son sac.

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Elle est arrivée en retard pour notre rendez-vous, et elle s’est excusée. Puis elle nous a amené dans le coin de rue où elle dormait. Aucune trace de crasse sur ses ongles ! Plus tard nous avons compris qu’elle allait se rincer aux toilettes publiques toutes les 10 minutes. Evidemment, quand l’hiver est venu à Pékin et qu’il gelait à pierre fendre, ces belles mains rincées à l’eau froide se sont couvertes d’engelures, la forçant finalement à rentrer dans sa ville natale.

Qi Tian est rentrée au village en catimini, de peur que son « mari » l’apprenne.

Il ne s’agit pas d’un « mari » au sens traditionnel : se sont des « couples à mi-chemin » (半路夫妻) qui partagent un bout de trottoir, et qui n’osent même pas apparaître ensemble aux travailleurs sociaux. « C’est peut-être parce que c’est contraire au sens général de la morale, et certains d’entre eux ont peut-être déjà des familles ailleurs ! », selon Zhang Xiao. Souvent, il a fallu un suivi par les travailleurs sociaux pendant de nombreux mois avant de découvrir le « lien » qui unissait deux sans-abris.

Qi Tian
Qi Tian

A ce niveau-là, Qi Tian n’est pas aussi réservée que le commun des dormeurs de rue, elle se réfère à son compagnon comme son « mari » sans honte, et révèle que lui l’appelle « ma jeune femme » et lui donne à manger et un peu d’argent, quand il en trouve.

Pendant l’hiver, Qi Tian était à bout … elle a secrètement contacté les services sociaux. Son « mari », comme frappé par une prémonition, a soudain cessé de partir pour gagner de quoi vivre pour rester collé toute la journée à sa « jeune femme ».

Mais Qi Tian est finalement rentrée chez elle, et sans un mot d’au revoir pour son « mari ». Ce dernier se sent blessé et en colère : « on a vécu ensemble trois ou quatre ans, et elle n’a même pas un mot d’adieu pour moi ! ». Et puis il pousse un gros soupir, et marmonne avec dépit : « c’est bien de rentrer chez soi… C’est bien de rentrer chez soi… ».

Epilogue : les succès de Zhang Xiao ?

Zhang Xiao a pu « aider » environ 200 dormeurs de rue, mais il s’interroge beaucoup sur la notion de succès. Certains ont été renvoyés dans leur lieu d’origine, et sont revenus comme ils ont pu ici, chassé par leur famille. D’autres ont commencé à réintégrer le système, à habiter un logement social avant de tout abandonner pour retourner dans la rue.

Pendant l’épidémie, le nombre de dormeurs de rue à fortement diminué ; de plusieurs centaines dans le district de Xicheng l’année dernière, ils n’étaient plus que 30 en février. Leurs conditions de vie se sont gravement

Dormeuse de rue pendant l'épidémie
La situation s’est aggravée pendant l’épidémie pour les sans-abris

détériorées, plus de déchets ni de petits jobs à prendre, et la plupart sont contraints de ramasser des masques déjà utilisés par terre…

Pour Zhang Xiao, de « groupe », les « dormeurs de rue » sont devenus un agglomérat d’individus, chacun avec son histoire, ses casseroles, qu’on ne peut pas forcer dans une direction. Mais tous partagent un sort à contre-courant de l’époque, du point de vue chinois. « Plus on travaille avec eux, plus on comprend ce qu’est la « plèbe » (草民). Nous n’avons pas connu la grande Histoire, ni les vagues de licenciement… Mais nous voulons leur rendre service. On verra ensuite quels choix ils feront pour eux-mêmes ».

Et de conclure : « Au regard de ce que ces dormeurs de rue nous apportent, nous enseignent, ce qu’on leur donne en échange, ce n’est jamais qu’un vulgaire paquet de pâtes chaudes… ».

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