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Témoignage : de travailleuse migrante à commerçante

Témoignage : de travailleuse migrante à commerçante

Deng Feng 1邓芬 représente parfaitement cette première génération de travailleurs chinois. Elle a quitté son petit village natal près de Chongqing dans le Sichuan pour chercher du travail à Shanghai. Quelques années plus tard, elle est retournée s’installer dans sa région. Deng Feng, malgré les épreuves rencontrées, a toujours travaillé dur et gardé confiance en la vie.

Un départ vers l’inconnu

La première fois que j’ai quitté Chongqing, c’était en 1988. J’avais 18 ans et je voulais me sortir d’un mariage que je ne souhaitais pas, mais dans lequel j’étais engagé. La famille de mon fiancé avait offert 500 yuans (64€) à la mienne, que mon frère avait lui-même dépensé pour se trouver une épouse. Je devais donc les rembourser.

Je suis allé travailler à Xiantao dans le Hubei. À l’époque, la ville était principalement connue pour la construction dans le bâtiment. Les femmes travaillaient dans les usines de briques pour 2 yuans (0,26€) par jour. Cette année-là, il a beaucoup plu et ne pouvant travailler, j’ai dû rentrer chez moi après trois mois au bout desquels je n’avais pas pu réunir la somme dont j’avais besoin. Je me suis finalement mariée.

Mon mariage n’était pas heureux, mais j’étais tout de même satisfaite que ma belle-famille vive près d’une route, ayant grandi dans la montagne je n’ai jamais eu un accès facile aux commodités.

En 1989, j’ai accouché de mon premier enfant, mais il est mort prématurément. Cela a été difficile, mais j’ai pu le surmonter. À cette époque, dans les zones rurales, la mortalité infantile était élevée. J’ai eu mon deuxième enfant en 1991. Une fille! Moins de deux mois après sa naissance, mon mari est parti à Shanghai, comme tous les hommes du village, pour travailler sur des chantiers. Alors qu’il gagnait environ 30 yuans (3,8 €) par jour, j’ai réussi à monter mon petit business de fabrication tofu, aliment plutôt luxueux à la campagne, et je pouvais gagner jusqu’à 100 yuans (13€) par jour.

Une travailleuse migrante lave ses vêtement après avoir travaillé sur un chantier de construction de Shanghai, 12 août 2013. [REUTERS/Aly Song]

Puis mon mari est revenu et j’ai donné naissance à mon troisième enfant en 1993. Je continuais mon commerce de tofu, j’avais même ouvert un petit magasin, nous élevions une dizaine de cochons et avions construit une nouvelle maison. Ma relation avec mon mari, qui était à l’origine cordiale et agréable a fini par s’envenimer, nous nous disputions et avons même fini par en venir aux mains. Nous étions trop différents, lui était prudent et diligent, j’étais débrouillarde et anticonformiste.

Et puis en 1996, j’ai craqué, j’ai pris la décision de partir travailler à Shanghai avec mon époux. En arrivant là-bas, je ne connaissais rien, je ne regardais même pas les feux de signalisation et mon mari ne m’apprenait rien, il me trimballait comme un sac. Après avoir longuement observé, j’ai découvert qu’au feu rouge, il fallait s’arrêter et au vert, avancer.

Comme d’autres travailleurs migrants, mon mari et moi vivions sur le chantier. Mais c’était trop sale là-bas. Les toilettes publiques les plus proches se trouvaient à un kilomètre et beaucoup de personnes faisaient leurs besoins n’importe où, tout le chantier puait. C’était au-dessus de mes forces. J’ai trouvé une connaissance de ma ville natale et suis allé travailler dans son magasin de fleurs.

Des travailleurs migrants tirent des barres d’acier sur un chantier de construction à Shanghai, 17 juillet 2013.

Je voulais faire mes propres affaires et ne pas travailler pour quelqu’un d’autre. J’ai donc commencé à observer les petits commerçants, ce qu’ils vendaient, quelles étaient leurs matières premières, les prix et le profit qu’ils faisaient.

Après un mois d’observation, j’ai commencé à vendre des crêpes du Shandong le matin, du liangfen (plat de grosses nouilles froides) et du poisson frit l’après-midi. Mon mari ne m’aidait pas, il trouvait mon activité triviale et honteuse. Mais il avait peu de travail et son mauvais caractère ne lui attirait pas les faveurs des entrepreneurs.

En 1998, mon beau-père est tombé malade, son fils est rentré à Chongqing et il m’a appelé deux jours plus tard pour que je le rejoigne alors que je venais d’acheter pour 1 000 yuans (127€) de brochettes pour améliorer mon étalage. Heureusement, ce ne fut pas pour longtemps, mon beau-père se rétablit rapidement. 

Des barrières à franchir

De retour dans le Sichuan, j’ai voulu reprendre mon affaire de tofu, mais la concurrence était devenue trop rude, rien à voir avec l’époque de mes débuts. En 2000, nous sommes donc retournés à Shanghai avec mon époux.

J’ai fini par emprunter 6 000 yuans (764€) à l’une de mes belles-sœurs afin d’ouvrir un petit restaurant. C’était la plus riche de la famille à l’époque, elle travaillait comme institutrice dans une maternelle et son ex-mari était comptable.

Au départ, le restaurant comptait 8 tables et un cuisinier, en plus de mon époux et moi, dont le salaire était de 800 yuans (102€). On se spécialisait dans les ramens, mais nous faisions également différentes sortes de raviolis et autres plats rapides. On ouvrait à 4h30 pour fermer à 2h du matin. Le cuisinier n’était responsable que des ramens, mais mon mari et moi nous épuisions chaque jour à la tâche. Si nous arrivions à dormir cinq heures dans une journée, c’était déjà bien.

Après deux mois d’activité, nous avons dû déménager le restaurant, car un projet de démolition s’annonçait. Ce transfert nous a fait perdre beaucoup d’argent, j’ai donc recommencé un commerce ambulant en vendant des fruits. Lorsqu’il fait beau, les fruits se vendent facilement, jusqu’à 5X le prix d’achat. Mais cette année-là, il n’a fait que pleuvoir à Shanghai. J’ai eu beaucoup de mal à vendre et j’ai même fini par attraper une bronchite.

Alors que je me demandais si je pouvais continuer comme ça, j’appris que l’un de nos parents entrepreneur avait acheté une petite boulangerie pour 27 000 yuans (3 438 €). En trois mois, il avait déjà fait 10 000 yuans (1 273 €) de bénéfice. Intéressée, je demandais à travailler dans cette boulangerie. Sentant la bonne affaire, je suis également allé chez le propriétaire d’origine qui était de Chuzhou dans l’Anhui. Il avait commencé en faisant des petits pains à la vapeur (baozi2包子), puis s’était lancé dans différentes sortes de pains. L’entreprise florissante, il a fini par ouvrir des filiales dont une qu’il a vendu à mes proches. Je l’ai payé 10 000 yuans pour qu’il me forme et me prépare un bon set d’équipements, je devais seulement trouver le lieu par moi-même.

J’ai emprunté un total de 26 000 yuans (3 311 €) pour ouvrir ma boulangerie. Avec mon ancienne dette pour construire ma maison à Chongqing, j’en étais maintenant à près de 50 000 yuans (6 354 €) de dettes.

J’ai ouvert mon premier magasin sur la rue Dinghai au rez-de-chaussée de la maison d’un natif de Shanghai. Les affaires étaient bonnes et j’ai gagné plus de 10 000 yuans durant la fête de la lune en vendant les gâteaux spécifiques à l’évènement (gâteaux de lunes). En six mois et avant le nouvel an chinois, j’ai pu rembourser mes dettes. Le magasin se faisant trop petit, j’ai pris la décision de déménager. Mais ce n’était jamais simple et en moins de deux ans, j’ai déménagé cinq fois. Je voulais économiser de l’argent et préférais louer des endroits qui ne respectaient pas les normes. Maintenant que j’y réfléchis, c’était dangereux, mais à l’époque nous ne pensions jamais à la sécurité.

Fatiguée par la boulangerie, j’ai de nouveau cherché une autre alternative. J’ai choisi de construire une zone de triage pour le recyclage des matériaux venants des chantiers de démolition, comme des portes, fenêtres, tuiles, etc. C’était plus simple, j’allais récupérer la marchandise pour la revendre au prix de l’occasion. C’est l’activité la plus longue que j’ai faite à Shanghai, de 2003 à 2011.

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Une ville où s’installer

J’ai quitté Shanghai en 2011, la démolition et la construction n’étaient plus à leur apogée. mais je ne souhaitais pas retourner dans mon village natal sous- développé, je m’étais habitué aux règles de Shanghai. J’ai finalement acheté un logement à Chongqing dans un quartier récemment développé. Au début, je ne connaissais personne et je ne savais pas quoi faire, j’ai donc décidé de commencer par décorer l’intérieur de mon appartement. Je me suis alors rendu compte que la décoration pourrait être un bon business. Avec mon expérience, je suis capable de déterminer quels sont les bons ou mauvais matériaux. De plus, la décoration d’intérieur est complexe, la plupart des personnes trouvent cela incommode. Et de plus en plus de travailleurs migrants venaient s’installer à Chongqing, rendant le marché florissant.

J’ai commencé par trouver un ouvrier avec qui collaborer, il n’était pas très bon en affaires, mais il était compétent et connaissait bien la région. Au départ, nous ne pouvions louer qu’une petite habitation de quartier et l’utiliser comme dépôt. Mais l’entreprise grandissant, je me suis séparé de mon associé et j’ai déménagé dans un vrai magasin à Wanda Plaza3万达广场. Au fil du temps, je me suis renseigné sur le marché immobilier et j’ai pu rapidement aider mon frère et ma sœur à acheter dans mon quartier. Après leurs achats, le prix de l’immobilier a doublé et cela a permis de résoudre la question de la scolarisation des enfants.

Chongqing Wanda Plaza.

Aujourd’hui, cela fait plus de 10 ans que mon entreprise de décoration fonctionne et je n’ai plus de problèmes à trouver des clients. J’ai aussi un nouvel associé, il est diplômé de l’université, je lui apporte l’expérience du métier, et lui, de nouvelles idées, notamment sur les goûts des jeunes.

L’année dernière, après la crise de COVID-19, je comptais ouvrir une ferme dans ma ville natale. En fait, pour moi, peu importe qu’il s’agisse de décoration ou de ferme, l’argent en lui-même m’apporte moins de bonheur que le fait d’en gagner. Dès l’enfance, j’ai eu ce sens des affaires, alors que les autres jouaient dans la boue, j’allais cueillir de l’armoise pour la vendre.

Avec le recul, je n’ai pas été une femme d’affaires à succès, j’ai manqué beaucoup d’opportunités car je n’ai jamais voulu m’engager dans des domaines que je ne comprenais pas clairement.

Quand ma fille était à l’université, elle a écrit un article sur le fait que les travailleurs migrants, comme nous, vivaient dans la peur à cause des injustices et du développement de la société. Cet article a largement été diffusé en ligne, et certaines de mes connaissances l’ont lu et trouvé juste. Mais je ne suis pas du même avis. Ces années où je suis partie en errance pour essayer de gagner ma vie, ont été très difficiles. J’ai fait face à beaucoup de barrières et d’injustices, mais je n’ai jamais ressenti d’angoisse profonde. J’ai toujours pensé que peu importe comment les mœurs du monde évoluent, je serai toujours capable de trouver quelques grains de riz pour me nourrir.

Et j’enseigne cela à mes enfants, je ne leur demande pas de faire ce qu’on appelle des “carrières stables”. Je crois que la seule chose au monde qui peut vous rendre stable, ce sont vos propres capacités.

 

Traduit et synthétisé par Célia Farouil.

Source : 三联生活周刊


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