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Trentenaire et indépendante en Chine: réalité ou fiction médiatique ?

Trentenaire et indépendante en Chine: réalité ou fiction médiatique ?

Margot de Groot van Embden (LinkedIn) est diplômée de l’ENS Lyon en sociologie et en sciences politiques de l’Asie. Elle a effectué plusieurs études en Chine et a enseigné à l’Université de Pékin, avant de travailler pour les affaires étrangères. Ses travaux de recherche s’intéressent notamment au rôle de la société civile dans les politiques environnementales et aux relations Chine-ASEAN.

Déscription : Les trois héroïnes de « Juste 30 ans »

Cette été, les femmes trentenaires ont été propulsées au devant de la culture populaire chinoise, résultat du double succès de l’émission de télé-réalité « Sisters Who Make Waves » [chengfeng bolang de jiejie, 乘风破浪的姐姐] et de la série télévisée « Juste 30 ans » [sanshieryi, 三十而已]. Les deux programmes ont réveillé un débat public sans précédent sur la pression sociale auxquelles les femmes font face en Chine, tiraillées entre leur désir d’indépendance et la crainte de dépasser leur « date de péremption ».

 Les « laissées pour compte » (shengnu, 剩女) : tel est le nom donné en Chine depuis la fin des années 2000 à ces citadines hautement diplômées et femmes d’affaires à succès, toujours célibataires à l’approche de leurs 30 ans [voir encadré]. C’est pour rompre avec ce stigmate social que les deux émissions de variété ont décidé de mettre en avant des figures modernes de femmes « d’âge mûr », contrastant avec les stéréotypes d’adolescentes candides et de jeunes premières ne rêvant que de mariage, qui dominent l’offre télévisée contemporaine. Si la démarche a été applaudie par une grande partie du public, de nombreuses critiques se sont aussi élevées contre une vision idéalisée et élitiste de la femme trentenaire et épanouie.

Après des années de politique de l’enfant unique, la Chine s’est trouvée à la fin du XXème siècle avec un déséquilibre démographique croissant, doublé d’un déficit de femmes en âge de faire des enfants. L’entrée massive des femmes dans l’enseignement supérieur devint alors une source d’inquiétude pour le gouvernement chinois, préoccupé de voir ces jeunes femmes prioriser leur carrière professionnelle sur la construction d’une famille.

En 2007, les pouvoirs publics donnèrent leur soutien à une vaste campagne faisant l’apologie du mariage, répandant notamment l’image de jeunes filles semblables à des perles blanches qui jaunissent avec le temps et l’idée qu’un « âge limite » pour les femmes se situerait aux alentours de 27 ans. Ce discours, renforcé par le poids traditionnel des parents dans le choix du conjoint en Chine, donna lieu à une forme d’opprobre envers celles qui furent bientôt appelées les « laissées pour compte » (shengnu, 剩女), ou qualifiés de « troisième sexe » (disanxing, 第三性) – les femmes doctorantes.

Trentaine épanouie ou illusion d’une éternelle jeunesse ?

Lancée début juin sur la chaîne Mango TV, l’émission de télé-réalité « Sisters Who Make Waves » met en compétition trente célébrités âgées de 30 à 52 ans, proposant aux cinq gagnantes un contrat pour former un groupe de pop. Le premier épisode fut visionné par près de 300 millions de spectateurs et les « sœurs » [姐姐们] – comme les appelle familièrement les internautes, sont devenues en quelques semaines le sujet favori des réseaux sociaux chinois. Derrière le slogan « trente chevaux noirs retrouvant la jeunesse » (sanshierli, qingchunguiwei, 三十而骊,青春归位)[1], l’émission entend montrer au public que les femmes, passé 30 ans, n’ont rien perdu de leurs « attraits de jeunesse » mais peuvent encore briller sur le podium.

Description: l’un des “hits” de l’émission “Sisters Who Makes Waves” est le titre “Big Bowl Thick Noodles”, initialement interprété par Kris Wu (吴亦凡). Voici la version des participantes à Sisters Who Makes Waves.

Ce message n’a pourtant pas fait l’unanimité. Pour le bloggeur Wang Dawei, l’émission valorise de cette manière l’illusion d’une jeunesse intemporelle, au lieu de présenter des femmes épanouies dans la « force de l’âge ». Le programme donne à voir des candidates qui se congratulent de ne pas faire leur âge, s’habillent comme leurs cadettes de 20 ans et piochent dans un répertoire allant de la danse kawaii à la musique électro. Une vision rassurante du vieillissement, ne saurait se réduire à une la proposition d’une version extensive de la jeunesse, ou le refus de la quitter.

Description: à titre de comparaison, voici la même chanson interprétée par leurs cadettes de l’émission “Chuang2020”

Modèle d’indépendance ou reproduction d’un idéal féminin ?

La sortie quelques semaines plus tard de la série intitulée « Juste 30 ans » (sanshieryi, 三十而已), a donné une nouvelle ampleur au débat, alimentant de nouvelles discussions sur l’indépendance des femmes en Chine. La série dépeint les victoires et déboires de trois citadines abordant la trentaine, s’efforçant de proposer à l’écran des modèles féminins plus proches de la réalité et des angoisses des spectatrices. La fiction a pourtant conquis le public bien au-delà de la tranche d’âge ciblé. En l’espace de deux mois, le hashtag « juste trente ans » a déjà généré plus de 8 millions de postes sur la plateforme de microblogging Weibo – soit 100 fois plus que le terme de « laissées pour compte » (shengnv) et 50 fois plus que celui de « rêve chinois » (zhongguomeng, 中国梦).

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Les internautes se sont pris de passion pour ces trois héroïnes, qui refusent de voir leurs ambitions réduites à la vie familiale et prennent peu à peu conscience qu’il n’est jamais trop tard pour prendre un nouveau départ. Gu Jia, mère au foyer modèle et épouse dévouée, est le cerveau et la main de fer de l’entreprise de son mari. Wang Manni, vendeuse ambitieuse venue de province pour faire carrière à Shanghai, met un point d’honneur à préserver son autonomie financière et refuse les largesses son richissime petit ami. Enfin Zhong Xiaoqin, Shanghaiaise insouciante qui se complait dans une vie libre de responsabilités, force son émancipation en mettant fin à un mariage malheureux le jour de ses trente ans. A travers les trois héroïnes, la série aborde des sujets la plupart du temps complètement éludés par la fiction télévisée. Elles y parlent d’avortement et de divorce, questionnent certaines conventions sociales comme la nécessité du mariage ou le fait qu’une femme ne peut sortir avec un homme plus jeune qu’elle.

Plusieurs commentateurs se sont élevés contre l’enthousiasme général. Le magazine Nanfang Renwu Zhoukan, reproche notamment à la série de promouvoir un idéal féminin qui réduit l’accomplissement personnel à l’acquisition des attributs de la femme parfaite. D’après le magazine, le commun des mortels ne peut s’identifier à des héroïnes dont le but ultime est d’obtenir à la fois « l’allure d’une jeune fille de 20 ans, le pouvoir d’achat d’une actif à 40 ans, et le Prince charmant pour conjoint ».  Au lieu d’une indépendance féministe, la série ne ferait que reproduire les codes d’une société élitiste et matérialiste, où les femmes s’imposent une discipline de fer pour se conformer à un modèle exigeant de réussite.

Quelle que soit l’interprétation du message véhiculé par les deux programmes, la diversité des discussions qu’ils ont suscitées témoigne déjà du désir de faire évoluer de la représentation des femmes dans la société chinoise. Si l’industrie audiovisuelle n’a pas pour  mission d’animer le débat public, elle dispose au moins du pouvoir de l’activer. Que des émissions de variété aient encore puissent encore provoquer une réflexion collective sur des sujets de société, dans un espace médiatique largement polissé – et policé, est déjà une petite victoire.  

Légende: Il ne faut pas de femmes avec de la force, il faut des femmes fortes.

[1] Le slogan fait référence par homophonie à la célèbre citation de Confucius « à 30 ans je m’affirmais dans le chemin de la sagesse » (sanshierli, 三十而立), extraite de la description d’une vie réussie dans ses Entretiens. Pour le philosophe, l’âge de trente ans représente l’étape suivant les études et marque l’abandon des hésitations de jeunesse.

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