Now Reading
Twitter et l’Internet Water Army chinoise (水军) : guerre de propagande

Twitter et l’Internet Water Army chinoise (水军) : guerre de propagande

Twitter et l’Internet Water Army chinoise : une guerre de propagande dans un monde qui n’existe pas 

Andy Zhao est doctorant en sciences de l’information à Cornell University. Dans cet article, il évoque les recherches qu’il a menées sur l’Internet Water Army chinoise (网络水军), une « armée » de milliers de comptes fantômes diffusant des messages pro-gouvernement sur les réseaux sociaux, dont Twitter, et nous livre ses conclusions sur cette guerre de propagande dans un monde virtuel. 

Pour plus de détails sur les recherches d’Andy Zhao et Simon DeDeo, vous pouvez consulter leur publication complète ici (en anglais). 

Traduit du mandarin et enrichie par Marion Venus, collaboratrice à EastIsRed.

Des posts à 50 centimes

Le point de départ de mes recherches est une série de posts racoleurs (钓鱼贴) (1)  publiés sur Twitter en août et septembre 2018. Ces posts totalement absurdes, au contenu risible, ont suscité des réponses de la part de ce qui semblait être des « 50 centimes » (五毛). C’est là que j’ai découvert, à ma grande surprise, qu’un nombre important de « 50 centimes » entretenant vraisemblablement des liens avec la Chine étaient actifs sur Twitter, malgré l’interdiction du réseau en Chine. J’ai donc décidé d’en faire un objet d’étude dans le cadre de mon doctorat. 

Il faut savoir qu’en 2018, des chercheurs du Oxford Internet Institute ont publié une étude affirmant qu’il n’y a aucune preuve de l’existence de bots pro-gouvernement chinois sur Twitter (mais qu’ils avaient découvert une Internet Water Army liée Mouvement démocratique chinois à l’étranger, groupe opposé au Parti communiste chinois). Leur article a été considéré comme la preuve du blocage efficace de Twitter, mais en réalité, l’étude comporte de sérieux défauts. On pourrait même dire qu’elle illustre à la perfection les erreurs que commettent les occidentaux qui ne comprennent pas la Chine. Par exemple, les chercheurs ont choisi de collecter leurs données pendant la période du nouvel an lunaire, en partant du principe que les « 50 centimes » (2) ayant été actifs sur Weibo pendant la fête des morts (清明节) (3), ils le seraient également pendant le nouvel an. Autre exemple, ils s’imaginent que les « 50 centimes » utilisent ouvertement des termes comme « Xi Jinping » ou « Dalai Lama ».  Encore un exemple, ils ont collecté leurs données à partir de quelques comptes Weibo officiels seulement. Alors si après avoir lu leur article en entier, vous le trouvez toujours crédible, c’est que vous non plus, vous ne comprenez sûrement pas grand-chose à la Chine… 

Je ne vais pas rentrer dans le détail de notre propre méthode de collecte de données mais pour résumer, nous nous sommes basés sur les mots clés et l’échantillonnage par réseau (ou échantillonnage boule de neige). Je vous invite à consulter l’article complet pour plus de détails sur la méthodologie. La seconde étape de notre étude a été d’identifier les comptes fantômes, un travail qui s’est révélé fastidieux. (…). Au final, nous avons identifié environ 18 000 comptes de propagande de l’Internet Water Army

Depuis août 2019, après la fin de notre période d’étude, Twitter a publié plusieurs fois des données concernant l’Internet Water Army, qui, prises ensemble, révèlent l’existence de 30 à 40 000 comptes de propagande. Nous avons comparé les données de Twitter aux nôtres et sommes quasi-certains que nous avons identifié les mêmes comptes ; par ailleurs, nous pensons avoir réussi à identifier la grande majorité des comptes actifs sur la durée de notre étude, sachant qu’il y a eu par la suite une hausse subite du nombre de ces comptes en raison de l’affaire Huawei, des événements à Hong Kong, etc.

Des bots et des humains

En termes d’analyse, les données temporelles sont les plus intéressantes. En effet, certains comptes affichent des pics de publication très nets toutes les demi-heures. Cette activité suggère l’utilisation d’un programme informatique pour automatiser les publications. Ce qui est d’autant plus intéressant, c’est que tous les comptes gérés de cette façon, par des bots, ne postent pas toutes les demi-heures, mais toutes les demi-heures, une partie d’entre eux est active (cf ci-dessous).

Qui plus est, ce modèle n’est pas constant dans le temps : les pics peuvent être plus ou moins importants. Autre point intéressant, nous avons découvert à travers plusieurs réponses très personnelles, à l’évidence issues de réflexions humaines, que les autres comptes de cette « armée » sont très probablement opérés manuellement, par des humains. 

Avant 2018, on observe un pic d’activité très marqué des comptes de propagande, avant qu’ils ne se fassent de nouveau discrets (cf ci-dessous). Ce comportement met en exergue que l’ensemble de ces comptes est utilisé de façon anormale et soumis à une action coordonnée de la part d’un commandement centralisé. Par ailleurs, on peut noter que les comptes sont actifs les jours ouvrés mais pas le weekend, même s’il leur arrive de poster la nuit ou les jours fériés.

 

Contenu: plus de people que de politique

 

Le contenu publié par l’Internet Water Army mérite aussi qu’on s’y attarde. En effet, ses membres ne postent pas que du contenu politique – au contraire, beaucoup de leurs tweets sont des copier-collers de célébrités, de romans en ligne ou autres, dont le but est simplement de s’attirer des abonnés. La propagande politique quant à elle se concentre sur Guo Wengui (4) (plus tard, le contenu lié à Hong Kong et à l’épidémie de coronavirus deviendra plus conséquent), dénigrant sa personne ou l’attaquant sur des questions d’ordre juridique. Parmi les autres sujets sensibles on retrouve l’affaire de la crèche RYB Education, l’incendie de Pékin, Gui Minhai, Yu Wensheng, Wu Gan (5) , etc.

Trolls humains et bots diffusent des contenus similaires (…), mais se comportent différemment. Les bots ne font que publier sur leur propre fil, tandis qu’il arrive aux trolls humains de retweeter ou de répondre. Néanmoins, tous les comptes diffusent en grande partie du contenu déjà publié ailleurs, de sorte que le volume de posts est élevé mais l’originalité très faible. 

*   *   *

 

Nous avons également examiné la fréquence de co-occurrence de tweets, c’est à dire la fréquence à laquelle deux comptes publient à une heure ou une demi-heure d’intervalle l’un de l’autre. Si les comptes sont opérés de manière centralisée, alors les variations de fréquence devraient être relativement importantes (..). En parallèle, nous avons utilisé ces données pour élaborer un réseau de co-occurrences (…) permettant de déterminer s’il s’agit ou non d’un réseau classique. Ces approches nous ont permis de mettre en évidence qu’il s’agit bel et bien d’un réseau contrôlé de manière centralisée par quelques individus — il est d’ailleurs possible de dégager leurs horaires d’activité. 

 

*   *   *

 

À l’issue de cette enquête, nous avons supposé que les comptes composant l’Internet Water Army étaient à l’origine des comptes commerciaux (j’ai également lu des analyses indiquant qu’à la base, ces comptes ne publiaient pas en chinois). Nous avons donc acheté des faux comptes auprès d’une entreprise chinoise pour mener une comparaison, et en avons conclu que tous les comptes fantômes en langue chinoise avaient été achetés et non créés spontanément. 

De plus, en nous basant sur les tarifs de cette entreprise, nous avons calculé que lachat des comptes identifiés par nos soins a dû coûter 1,3 millions de yuans. Si nous prenons en compte tous ceux identifiés par Twitter, le montant payé rien que pour l’achat des comptes pourrait s’élever à plus de 20 millions de yuans

*   *   *

See Also

Il existe une notion intéressante dans le domaine de la recherche sur la propagande : si elle ne réussit pas forcément à convaincre, la propagande envoie néanmoins le signal d’un pays puissant à ne pas sous estimer, et peut ainsi avoir un effet paralysant sur le public. Cependant, nous n’avons pas observé ce phénomène concernant la propagande chinoise sur Twitter. Au contraire, nous pensons même qu’en raison de la faible visibilité des comptes et le peu de réponses aux posts, « l’armée » n’a pas réussi à atteindre son objectif sur la période étudiée, à savoir la manipulation de la conversation. 

Bien sûr, nous ne pouvons pas dire avec certitude que le but de cette campagne de propagande étaient de manipuler la conversation (il est possible que l’équipe ait souhaité profiter de l’occasion pour récolter plus de fonds ou améliorer son statut), cette conclusion est donc limitée et conditionnelle. 

*   *   *

La découverte de cette « armée » de comptes fantômes va sûrement faire naître des questionnements chez de nombreux lecteurs : qui est derrière tout ça ? Pourquoi vouloir mener ce genre de campagne de propagande, similaire à celles des « 50 centimes », sur un réseau interdit en Chine ? 

En toute honnêteté, je n’ai pas vraiment de réponse à la première question. Même si, comme beaucoup, j’ai de fortes suspicions, je n’ai aucune preuve tangible. Twitter, en revanche, affirme avec énormément de certitude que c’est le gouvernement chinois qui soutient l’Internet Water Army (une attaque directe qui me simplifie beaucoup la tâche…). 

Guo Wenhui, l'excentrique dissident chinois
Guo Wenhui, l’excentrique dissident chinois

Quant à la deuxième question, je soupçonne Guo Wengui d’avoir été le déclencheur de tout ça. Les inconvénients d’une campagne de propagande sur Twitter sont si évidents, que personne ne se lance dans ce genre d’opération à moins d’y être contraint. Mais Guo Wengui, un homme avec des ressources et qui peut représenter une menace potentielle, a toujours été actif sur Twitter, donc je crains que le seul moyen de le contrer efficacement soit de prendre en otage l’opinion publique sur le réseau. Et là, la contre-attaque a des chances de fonctionner, tellement Guo Wengui est antipathique… (simple supposition de ma part, je ne peux évidemment pas établir de lien de cause à effet). 

Et enfin, comment expliquer qu’un investissement aussi important procure si peu de résultats ? Nous apportons trois éléments de réponse : premièrement, les équipes de propagande, habituées aux techniques traditionnelles, ne sont pas à l’aise avec les nouvelles méthodes des réseaux sociaux ; ensuite, les échelons inférieurs sont peu motivés et très bureaucratiques, tandis que les échelons supérieurs sont incapables d’évaluer la qualité du travail de propagande fourni, de sorte qu’au final, chacun se débrouille comme il le peut ; ce qui signifie, pour finir, que personne ne remarque vraiment les problèmes ni n’apporte de solution. 


(1) Tweets clairement mensongers, destinés à attirer des réactions de la part de comptes soupçonnés d’être des comptes de propagande. Il s’agit littéralement de “tweets pour pêcher” des réactions (A. Zhao & S. DeDeo, Chinese astroturf beyond the Great Firewall and ineffective computational propaganda, 2020).

(2) Terme employé pour désigner des personnes employées par le gouvernement chinois pour poster des commentaires en sa faveur sur internet, et qui seraient payées 50 centimes de yuan par publication, ndlr.

(3) La fête des morts est l’occasion pour le Parti communiste chinois de célébrer ses martyrs, et a donc une forte composante politique que n’a pas le nouvel an lunaire (A. Zhao & S. DeDeo, Chinese astroturf beyond the Great Firewall and ineffective computational propaganda, 2020)

(4) Milliardaire chinois en exil aux Etats-Unis, opposant au régime chinois. 

(5) La crèche RYB Education a été accusée d’abus sur les enfants dont elle avait la charge ; en 2017, un immeuble insalubre de Pékin a pris feu, faisant près de 20 morts ; Gui Minhai est un éditeur suédois condamné à 10 ans de prison en 2020 ; Yu Wensheng est un avocat des droits de l’homme impliqué dans des affaires sensibles ; Wu Gan est un blogueur et militant des droits de l’homme.

View Comments (0)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Scroll To Top