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Violences conjugales à la campagne : l’histoire de 美玲 (Mei Ling)

Violences conjugales à la campagne : l’histoire de 美玲 (Mei Ling)

En juin 2020, un soir, le mari de Mei Ling la pointe du doigt et hurle: “Pars! Je ne peux plus te nourrir, si tu pars par je crame tes vêtements!”.
Au centre de la table, un plat de légumes bouillis, un plat de pommes de terre, que personne n’ose toucher. Depuis que Mei Ling ne touche plus son “argent de poche”, on ne mange plus de viande. La plus petite des enfants tremble de peur, Mei Ling implore son mari mais en vain. Alors son fils qui vient de réussir l’examen final de l’école primaire s’est levé, lui a pris la main, puis les deux sont partis ensemble de la maison.
Un mois plus tard, à 35 ans, après 17 ans de mariage, Mei Ling décide de divorcer. 

J’ai [le journaliste Li Xiuli] rencontré Mei Ling en novembre 2020, à Kunming. Elle vivait depuis 4 mois dans un refuge pour les victimes de violence conjugales (明心反家暴社工机构), et je l’ai vu sur le chemin pour aller à la messe du dimanche. De prime abord, on dirait quelqu’un d’extraverti, de bien portant, vêtue d’un grand manteau noir avec ses longs cheveux noirs rangés derrières ses oreilles. Elle est positive et elle rigole fort, mais quand j’amène le thème du mariage, elle s’assombrit aussitôt.

Un viol de conquête

Mei Ling est né dans un petit village du comté de Zhenxiong (镇雄县), dans la préfecture de Zhaotong (昭通市), province du Yunan. Elle a connu son mari par le biais d’une rencontre matrimoniale. Ses parents, chrétiens comme elle, l’ont fiancé à un jeune homme de la même église qui n’avait pas grand-chose pour plaire, plutôt petit et frêle, loin de ce qu’elle pouvait espérer.

Bon gré mal gré, elle est allé manger chez le jeune homme pour faire plus ample connaissance; la soirée cédant à la nuit, il lui a proposé de rester et de repartir le lendemain, ce que Mei Ling a accepté, à condition de dormir seule, et que le jeune homme dorme dans une autre chambre. Celui-ci accepte. Mais alors que Mei Ling commence à sombrer, elle aperçoit soudain les deux sœurs de son fiancé surgir dans la pièce, la déshabiller et la maîtriser à grande force pendant que le jeune homme la violait.

A ce moment-là, j’ai pensé que je ne pourrai plus me donner à quelqu’un d’autre, j’étais souillée, ou pouvais-je aller? “. Elle se résigne à son sort. Un mois plus tard, le mariage a été célébré lors d’un grand banquet.

Selon l’Union des Femmes chinoises (妇联), 30% des femmes chinoises en ménage ont déjà subi des violences conjugales. Cela représente 270 millions de foyers1https://www.thepaper.cn/newsDetail_forward_10133045.

Pendant les 10 années qui ont suivi, cette union basé sur un viol a été le cauchemar de Mei Ling .

“Ca commence par un poing, tu ne sais pas où il va tomber sur le corps, parfois sur le front, là où le sang coule le long des cheveux. pour tomber en fines gouttes sur le sol.. Parfois sur la jambe, dans le dos, sur la poitrine, l’arrière de la tête, aucun endroit n’est épargné. Après les poings, viennent les objets qu’il transformait en armes de circonstance, un portable, un balai, un pied de chaise… et même une barre de fer“. En disant ça, Mei Ling relève son pantalon pour montrer une trace verte sur son tibia, laissée par le métal et qui n’a jamais disparue.

Malgré toutes ses précautions pour éviter les coups, comme de bien entretenir la maison, faire de bonnes choses à manger, il n’y a pas de sécurité absolue, pas de talisman. Un simple sourire de sa part le rendait malheureux, et que dire d’un rire. Il l’accusait de dilapider sa fortune et de le pousser dans l’indigence tout en lui interdisant de travailler. Peu avant qu’elle ne s’enfuit, il lui laissait à peine de quoi survivre.

Se résigner

Dans un mariage violent, la pire chose n’est pas la violence elle-même, mais plutôt le sentiment d’isolement complet et d’impuissance

Un mois après le banquet marital, Mei Ling s’est trouvée enceinte, et comme à la campagne, une épouse n’est pas autorisé a avorter, elle a dû donner naissance à un premier, puis un second, une troisième et un quatrième enfant. Toutes ses tentatives de contraception “en douce” ont échoué. Son mari était si heureux qu’il “dansait avec ses mains“, scandant que c’était un cadeau de Dieu. Pour Mei Ling, en revanche:

A chaque nouvelle naissance, l’espoir de s’échapper s’amincit un peu plus. Comment fuir avec 4 enfants?“.

Après de nombreuses années, en toute discrétion, Mei Ling n’a pas pu mettre de côté plus de 10 000 yuans21276 euros, et de toute façon le pécule a été englouti par une amende qu’a récolté son mari après une violente bagarre entre ouvriers.

Mais plus que le fardeau que représente ses enfants, ou le contrôle économique (经济控制) de son mari, c’est l’indifférence de son entourage qui a privé Mei Ling d’espoir.

Sa belle-mère a assisté aux violences en personne sans dire un mot. Quand Mei Ling a eu trois côtes cassées, elle a même saisi son téléphone portable de peur qu’elle n’appelle la police. Quand il a apprit ça, le père de Mei Ling lui a proposé son aide, mais il a suffi de quelques mots d’apaisement de sa fille pour qu’il laisse tomber. De manière générale, Mei Ling avait du mal à parler de ces choses à qui que ce soit, écrasée par un sentiment de culpabilité et de honte.

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Des autorités publiques sourdes et aveugles.

En 2016, avec la promulgation de la “Loi contre la violence domestique de la RPC” [中华人民共和国反家庭暴力法]3Une loi qui laisse malheureusement de côté le Contrôle Economique (经济控制), par lequel les maris obligent leur femmes à travailler sur un compte unique qu’ils possèdent – Voir l’analyse de l’avocat Lu Xiaoquan pour le cabinet Beijing Qianqian pour l’ONU (https://news.un.org/zh/story/2020/12/1072862), Mei Ling s’est dépêché d’appeler la police, mais celle-ci se voyait comme une “médiateur de couple“, lui rappelant que “quand on passe la vie ensemble, on ne peut pas éviter quelques accrocs de temps en temps“.  Mei Ling a aussi appelé le 114 4[Union des Femmes] 妇联, mais son interlocutrice lui a simplement dit que “quand un couple va mal, les deux membres du couple son responsables“, et Mei Ling a simplement arrêté d’appeler.

S’échapper

Finalement, Mei Ling a trouvé l’Agence MingXin contre les violences conjugales du Yunnan (云南明心反家暴社工机构), fondé en 2012 et qui vient en secours à une vingtaine de victimes chaque année. A 90% des femmes“, selon sa présidente, Liu Ping 刘萍. Et en grande partie des affaires prenant place dans la ruralité. Quand Liu Ping demande à Mei Ling ce qu’elle veut, celle-ci répond “300 yuans par mois et qu’il arrête de me battre, qu’on puisse vivre de bons moments ensemble“. Comme Mei Ling me l’a confié, elle n’a jamais vécu de façon autonome dans la société. Sa fille aîné est entrée à l’école secondaire technique, et les frais de scolarité annuels représentent 10 000 yuans.

Liu Ping ajoute: “en outre, contrairement aux propriétés dans les villes, à la campagne on ne vend pas les maisons. On ne peut pas les partager lors d’un divorce, ce qui terrorise beaucoup de femmes maltraitées, qui se retrouveraient à la rue en cas de séparation“.

 

Liu Ping et son agence ont fourni un refuge à Mei Ling et ses 4 enfants pour qu’elle puisse quitter le domicile conjugal. L’adresse est soigneusement tue, pour que les victimes ne soient pas retrouvées. La durée de passage varie entre un jour et un mois, le temps de trouver un emploi et un endroit où vivre. C’est au bout de ce mois que Mei Ling s’est avouée “détendue comme jamais auparavant“. Elle s’est rendu à un groupe de soutien aux victimes de violence domestique où des dizaines de femmes se réunissent pour discuter. Elle a trouvé un emploi sur un chantier de construction payé 200 yuans 525 euros la journée.

La procédure de divorce de Mei Ling est toujours en cours. Son mari refuse de payer les frais de scolarité de leurs enfants, et lui a déjà redemandé plusieurs fois de revenir, sans succès. Mei Ling est partie sans rien, mais comme elle le dit “le plus important, c’est que j’ai la chose la plus précieuse de toutes: la liberté, perdue pendant d’innombrables années, aujourd’hui revenue.

Publié dans 三联生活周刊 par 李秀, traduit par Noé Hirsch.


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