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Des utilisations commerciales de la constellation Beidou (2/2)

Des utilisations commerciales de la constellation Beidou (2/2)

Cette synthèse a été réalisée par Lucie Sénéchal-Perrouault, doctorante au CNRS.

Le featuring de CGTN au Congrès Astronautique International

Du 12 au 14 octobre 2020, la 71 édition du Congrès Astronautique International (IAF), initialement prévu à Dubaï s’est tenue en ligne, ouvrant un accès libre à cet évènement important pour la communauté spatiale internationale. Si l’on a retenu la sortie du président de l’agence spatiale russe Dmitry Rogozine sur le caractère unilatéral de l’approche américaine à l’exploration lunaire à l’aune des accords Artémis, une autre table ronde, animée par CGTN sous le titre A new era in commercial space, est passée relativement inaperçue.

L’émission, désormais disponible sur Youtube, mêle pourtant l’utile à l’agréable. Portée par une mise en scène futuriste, elle est aussi truffée d’effets spéciaux que de saillies politiques, révélatrices des positions officielles chinoises du moment. À commencer par son titre, référence à la pensée de Xi Jinping d’une économie à caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère (习近平新时代中国特色社会主义思想).

Le show est animé par le truculent Yue Zhou 悦邹 de la télévision nationale chinoise CGTN, en présence de Liu Le 刘乐, représentant de la division commerciale de China Volant Industry 中国华腾工业有限公司, filiale du conglomérat d’État CASIC, et Xu Kevin Yawei 徐亚伟 directeur général du marketing de Landspace, start up de lanceurs connue. Parmi les invités internationaux, la présidente de l’IAC Pascale Ehrenfreud, des représentants du secteur publics russe et indien, Clayton Mowry, représentant de Blue Origin, et la fondatrice d’une jeune entreprise d’applications spatiales agricole en Uruguay. Ils invités à répondre à des questions larges : place du spatial dans les activités humaines, congestion de l’orbite terrestre, exploitation des ressources extra-terrestres etc. autour de la thématique de l’espace commercial.

Évoquant les lanceurs, le présentateur s’exclame : « en fait, il n’y a pas que les gouvernement à faire des fusées ! » avant de présenter de 6 modèles : GSLV, petit lanceur indien, Zhuque 2, modèle de Landspace, Souyuz 2, Ariane 5, New Glenn de Blue Origin, Long March 9. On peut s’étonner de la sélection, qui inclut des initiatives étatiques (GSLV, Soyuz, Ariane, LM toujours en phase de développement) aux côté de start-ups (Landspace et Blue Origin).

Au-delà d’une mise en avant des capacités nationales, ce drôle de classement va aussi dans le sens d’une conception chinoise du New Space ou les frontières entre les secteurs privés et publics sont poreux, conception qui innerve le show. « En parlant de compétition et de coopération, les entreprises commerciales américaines, comme Blue Origin et SpaceX, coopèrent avec les capacités spatiales de la NASA… quel vous semble le bon équilibre en ce domaine ? », Zhou Yue demande, l’air de rien, à Clayton Mowry.

S’adressant à Liu Le, ce dernier lui confirme c’est un appel du gouvernement en 2014, aux entreprises et au système financier privé qui a amené à l’éclosion d’au moins 200 entreprises du secteur.

En guise de conclusion, le présentateur déclame gravement : « le chemin vers le développement spatial n’est pas un choix en noir et blanc entre le gouvernement et les entreprises. Alors que le commerce spatial continue sa croissance, les décideurs politiques doivent être plus économes, parce que l’espace est grand. C’est bien d’être là où on est, mais cela ne nous empêchera pas d’aller plus loin ». La caméra dérive, méditative, sur les météorites en image de synthèse qui gravitent autour du plateau.

L’espace est un grand endroit

L’État guide, le marché opère

Le spatial chinois s’ancre dans un modèle de coopération et de subordination entre le gouvernement et le secteur privé, parfois résumé comme : l’État guide, le marché opère 政府引导,市场运作. Pour faire suite à la première analyse sur les applications commerciales de Beidou, cet article revient sur les rapports entre l’État et les entreprises dans ce domaine. Si la prise de décision centralisée permet d’articuler le spatial avec les politiques nationales plus larges, elle présente aussi le risque de provoquer une surenchère des gouvernements locaux sans rapport avec la réalité d’un marché spatial peu mature.

Beidou

Le Quotidien des sciences 科技日报 a réalisé une interview de Fan Chunming 樊春明, doyen de l’Institut de navigation par satellite et d’ingénierie de l’information spatiale de l’Université de Minjiang 闽江学a卫导与空间信息工程研究院院长 et spécialiste de la navigation et du positionnement par satellite sur le thème:  “Quelles sont exactement les “compétences uniques” de la navigation Beidou ? ”
Son témoignage aborde notamment les rapports entre l’État et les entreprises d’applications spatiales de Beidou. Le chercheur insiste sur le rôle directeur de l’Etat: c’est partir des priorités politiques et économiques de portée large que sont déterminés les systèmes spatiaux, la recherche et l’orientation des fonds. En l’occurrence, l’auteur insiste sur la « Chine numérique » 数字中国, mais on pourrait aussi prendre l’exemple des nouvelles routes de la Soie.

« Ce n’est qu’en faisant bon usage de Beidou dans le domaine des applications que les excellents ‘gènes’ de Beidou pourront être pleinement mis en œuvre. Afin de développer le marché des applications de navigation par satellite, il est nécessaire, au niveau macro, de planifier des systèmes d’application, les technologies et services associés en fonction des caractéristiques du système de navigation par satellite et de ses perspectives d’application industrielle. Ainsi, c’est à l’aune de la ‘Chine numérique’数字中国 qu’il faut planifier les systèmes d’application de navigation par satellite et la recherche sur les technologies et services associés. Ce n’est qu’en réussissant bien dans les applications transnationales que nous exploiterons pleinement le potentiel de Beidou.

Il est nécessaire d’encourager la recherche sur la navigation par satellite et la technologie de positionnement pour cibler directement les applications transnationales. En particulier l’investissement du gouvernement doit laisser place à l’essai et à l’erreur 留出试错空间 pour l’innovation transnationale.

De même, en termes de planification et de budgétisation, le gouvernement doit avoir la capacité de prendre des décisions transnationales. Il doit prêter attention à et comprendre les besoins, ouvrir les canaux de transmission d’informations et de communication entre le niveaux décisionnels et opérationnels, définir les orientations à donner au développement de l’industrie dans son ensemble sur la base de conseils professionnels, faire bon usage du budget, encourager et inciter les entreprises privées à jouer un plus grand rôle dans l’industrie de navigation par satellite.

J’ai confiance que, sous la guidance d’une série de politiques macroéconomiques, l’industrie Beidou apportera des contributions importantes à la transition industrielle nationale 国家产业转型 et à la construction de la Chine numérique. »

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Fan Chunming, qui défend par ailleurs une approche centraliste des politiques industrielles spatiales, souligne ainsi dans le même temps que le niveau décisionnel doit prendre en compte les besoins ascendants issus du niveau opérationnel.

L’application locale des priorités : course à l’échalote et miroir aux alouettes

Comment faire correspondre les priorités politiques et la demande réelle? Un article de Beijing Business Today 北京商报 :”Beidou monte au ciel, l’industrie de navigation est en pleine floraison” donne des éléments de réponse. 

Certains gouvernements locaux, appliquant les mots d’ordre issus du pouvoir central, cherchent à favoriser le développement d’activités liées aux applications spatiales par la création de ‘zones d’innovation’ dédiées. Mais cela ne reflète pas forcément un réel essor entrepreneurial, ni ne garantit l’existence d’un marché.

L’article souligne une multiplication du nombre d’entreprises et de zones d’innovation dans le secteur, avant de temporiser par une approche critique: « Le vent de Beidou souffle, les entreprises affluent ». Après 2015, le volume d’enregistrement annuel des entreprises liées a dépassé 800. En 2019, il a atteint plus de 1 100, soit plus de six fois le nombre d’il y a dix ans (vraisemblablement basé sur les données accessibles en ligne du rapport à accès restreint de China Business Research Institute of Industry (CBRI), 2020-2025年中国卫星导航行业市场前景及投资机会研究报告 Rapport de recherche sur les perspectives de marché et les opportunités d’investissement dans l’industrie chinoise de la navigation par satellite 2020-2025, avril 2020).

Cependant les miroirs aux alouettes ne manquent pas (大潮之下,不乏鱼目混珠者). En 2013, la publication du « Plan de développement de l’industrie nationale de navigation par satellite à moyen et long terme» (document du bureau général du Conseil d’État publié par décret 国家卫星导航产业中长期发展规划 Plan de développement de l’industrie nationale de navigation par satellite à moyen et long terme, octobre 2013) a donné lieu à une vague de construction de parc industriels « Beidou » en Chine. Pourtant, selon une enquête menée par un groupe de réflexion tiers du secteur (visiblement China Economic Weekly 中国经济周刊, 从建设北斗到应用北斗,打破美国GPS垄断背后千亿产业等待爆发 De la construction du Beidou à son utilisation. Derrière la rupture du monopole américain du GPS, une industrie de centaines de milliards attend son heure pour exploser, Sun Bing 孙冰, 23 avril 2020), moins de la moitié des plus de 40 parcs prévus ont été achevés et mis en service. Ce n’est qu’après une première croissance sauvage que  de véritables parcs industriels de Beidou ont ‘pointé le bout de leurs orteils’ 露出了马脚

杨元喜
杨元喜

Yang Yuanxi (杨元喜), concepteur en chef adjoint du système de navigation Beidou et membre de l’Académie chinoise des sciences, déclare sans ambages dans une interview aux médias qu’il « ne comprend ni ne près ni de loin » cette surchauffe autour de l’industrie Beidou. De nombreuses villes et provinces utilisent des panneaux ‘parc industriel de Beidou’ comme clôture de terrain, sans réellement apporter de service à l’industrie de navigation qui n’a pas besoin de beaucoup d’ateliers physiques. […]

En vérité, les entreprises “Beidou” ont la vie difficile. En 2019, UniStrong [Unistrong technology joint limited company 北京合众思壮科技股份有限公司, cité ailleurs dans l’article comme leader selon un rapport Aperçu du marché de la navigation par satellite et prévisions de croissance pour 2018 (Institut de recherche sur le développement de l’industrie de l’information électronique, CCDI Consulting 中国电子信息产业发展研究院,赛迪顾问, « 2018年卫星导航市场概述及发展预测novembre 2019, ) a subi sa plus grosse perte depuis sa cotation. Les données financières montrent que le bénéfice d’exploitation d’UniStrong en 2019 était de 1,548 milliard de yuans (195 milliards d’euros), soit une baisse de 32,66% vis-à-vis de l’exercice précédent; la perte de bénéfice nette des actionnaires de la société mère était de 1,061 milliard de yuans (1.4 milliards d’euros), soit une baisse de 654,01% d’une année sur l’autre. »

Aussi revient-il de rester prudent sur les perspectives de croissance de ces marchés potentiels. La « seconde vague » du secteur spatial commercial chinois, c’est-à-dire l’entrée sur le marché d’entreprises fondées par des entrepreneurs et financée par des capitaux non-étatiques, est un phénomène relativement récent. Il se distingue de la « première vague » création de spin-off commerciales aux grandes entreprises publiques amorcée dès les années 1980, volontiers amalgamés dans la notion de « commercial space » (商业航天) en vogue aujourd’hui. Pourtant, le cadre politique et règlementaire des activités de ces nouveaux entrants reste flou, les business models des entreprises sont encore mal définis. C’est particulièrement le cas des applications de géolocalisation, pour lequel le retour sur investissement est limité.


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